21 juillet 2004

Quelques heures en juin

Pour plus d'un million de Turcs, le stress d'une vie prend fin aujourd'hui... ou vient tout juste de commencer. C'est aujourd'hui que sont rendus publics les resultats de l'Examen de Selection des Etudiants (ÖSS), l'examen d'entree des universites publiques que l'on passe fin juin. Oubliez les bulletins, les travaux et les cours du secondaire: La selection des etudiants se fait uniquement sur la base de cet examen dont les questions (choix multiples, d'une surprenante difficulte) rappellent un peu celles d'un test de Q.I. qui durerait trois heures. Trois heures d'un stress insoutenable, puisque ces trois heures determineront l'avenir de chaque candidat.
En theorie, tous y arrivent sur un pied d'egalite, riches ou pauvres. En pratique, tous ceux qui peuvent se le permettre s'y preparent, parfois des annees a l'avance, par des cours du soir et/ou de fin de semaine, batis sur mesure pour augmenter les resultats a cet examen.
1,300,000 Turcs savent maintenant s'ils pourront entrer dans le programme de leur choix (droit, genie, economie...), ou s'ils en seront reduits aux departements de seconde classe. Et pour certains, un mal de tete pendant quelques heures en juin se traduira par un bacc en histoire. Quelle misere... Par ici la suite!

18 juillet 2004

Çay Ocağı

Une excellente facon de ne pas trop travailler: Se ralliant a la majorite des bureaux au pays -incluant tous les bureaux du gouvernement- la bibliotheque/centre de recherche ou je travaille habituellement s'est dotee cette anne d'une çay ocağı, c'est a dire une piece devouee a la pause-the. Un ou deux employes y sont affectes a temps complet. On y sert le the toute la journee, a la mode turque, dans des petits verres en forme de tulipe. Je vous dirais que c'est gratuit et a volonte, et je mentirais a peine: On ne paye (l'equivalent de cinq sous) que pour les gobelets en carton si on desire aller boire a l'exterieur.
Une excellente facon de ne pas trop travaller, disais-je: C'est l'heure de la pause, de retour dans quinze minutes... Par ici la suite!

16 juillet 2004

C200

C200

Hello Moto! Mon nouveau bébé s'appelle Motorola C200, un bébé bleu qui tient dans la poche. Allons, examinons un autre cliché: "La Turquie est un pays pauvre, donc seuls les riches y ont accès au téléphone cellulaire." Il faut vraiment est de ne jamais avoir mis les pieds ici pour penser ainsi.
Je me suis longtemps demandé pourquoi les cellulaires sont aussi omniprésents ici, beaucoup plus qu'en Amérique du Nord. Ils s'accrochent à tous les barreaux de l'échelle sociale, les plus petits flottant à la surface (dans des mains où passe beaucoup d'argent), les plus gros descendant bien au-delà de ce qui au Québec constitue le seuil de la pauvreté. Pour dire les choses simplement, l'individu sans cellulaire est ici un individu qui ne mange probablement pas à sa faim.
Une telle affirmation est rarement à prendre au pied de la lettre, mais il est presque exact de dire que les boutiques spécialisées dans le domaine se retrouvent à tous les coins de rue. En allant chercher du pain ce matin, moins de cinq minutes de marche, j'en ai croisé trois. J'en ai visité cinq ou six au cours de mon magasinage cet après-midi, sans jamais m'éloigner à plus de quatre coins de rue de chez moi. Et je suis revenu avec mon petit C200.
Pourquoi cette cellulomanie? À vrai dire, je ne suis pas trop sûr. Je crois simplement que le prix d'un coup de téléphone à fil est de toutes façons déjà tellement élevé, en relation avec le coût de la vie en général, que c'est un des rares luxes que l'on s'offre, d'autant que le phénomène transforme lentement les téléphones publics en une race en voie de disparition. Mais les téléphones publics, désormais, je n'en ai rien à cirer, puisque j'ai mon petit bébé bleu. Hello MOTO!

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30 juin 2004

Orang OTAN

Le sommet de l'OTAN vient de terminer a Istanbul. Pour une bonne partie des 14 millions de Stambouliotes, cela signifie d'abord et avant tout la fin d'un cauchemar au cours duquel une large section du centre de la ville a ete, a peu de chose pres, fermee a la circulation pendant trois jours.
On pourrait en dire long contre l'OTAN, et certains l'on fait de facon assez bruyante: les manifestations de protestation incluaient des islamistes, des ecologistes et des militants d'extreme gauche.
Mais meme si on sympathise avec les discutables idees discutees par ces augustes chefs d'etat,on peut avec des doutes sur le choix des lieux: Certes, le Bosphore en arriere plan pour un discours de George Dubya Bush a surement fait le plus bel effet aux nouvelles du soir de Los Angeles a Moscou. Mais le fait est qu'abattre Dubya est aujourd'hui le reve de millions de petits terroristes en puissance; le type en question demande donc un niveau de protection qui implique necessairement un controle presque total des environs. Tant qu'a paralyser une des plus grandes villes du monde, on aurait pu l'emmener faire un tour a la campagne... Par ici la suite!

25 juin 2004

Les maudits jeunes

Je suis maintenant a Selcuk, pres d'Ephese, un des hauts-lieux du tourisme en Turquie, et je me demande: Pourquoi est-ce que je deteste, pourquoi est-ce que je fuis autant les adeptes du tourisme a sac a dos?
Leur approche au voyage est, en theorie, simple et bien intentionnee: sans reservations d'hotel, avec la jeunesse pour leur permettre de supporter un confort rudimentaire, ils peuvent se permettre de sortir des sentiers battus par les touristes de groupes organises.
En pratique, toutefois, ils battent eux-memes leurs sentiers et en sortent tres peu. Les divers sites touristiques apparaissant dans leurs guides -les seuls qu'ils frequentent- s'adaptent a leurs besoins, et bientot on voit apparaitre des circuits d'autobus qui les menent d'un lieu de party a l'autre sans qu'ils n'aient a se frotter a la population locale --qui ne parle de toutes facons pas l'anglais.
Est-ce la une description injuste? Bien sur. Je ne mentionne que ce qui les separe de moi, sans avouer a quel point je leur ressemble. De meme que Catholiques et Protestants on fait de l'histoire un champ de bataille ou ils se sont opposes (utilisant les enemis exterieurs comme allies pour les diviser encore plus plutot que de s'unir contre eux), rien n'est plus meprisable qu'un autre qui nous renvoie une image deformee de nous-memes. Par ici la suite!

20 juin 2004

Hadji Bektash

Ou finit le pelerinage, ou commence le tourisme?
Je suis a Hacibektas. C'est une longue histoire, une hisoire qui commence au 13e siecle avec une figure religieuse populaire venue de ce qui est aujourd'hui l'est de l'Iran. Une introduction sommaire prendrait 300 pages... enfin bref, vous vous retrouvez aujourd'hui avec 10 ou 20% des Turcs qui s'en reclament, se disant "Alevi-Bektashis".
On vient ici pour des raisons religieuses ou culturelles, voire meme politiques: Pour rendre hommage a ce saint, pour assister aux danses ceremonielles qui accompagnent son culte, ou pour se rapprocher d'un groupe dont la tradition musicale a ete adoptee comme hymne par la gauche marxisante turque.
Et moi? Moi, j'ai le grand bonheur de pouvoir me pretendre historien, qui plus est un historien dont le champ d'interet s'etend pas trop loin de cet endroit. Ca m'evite d'avoir a expliquer ce qui m'amene vraiment ici... Par ici la suite!

16 juin 2004

Vallees

Les cartes geographiques sont en deux dimensions. Rien de bien revolutionnaire la-dedans, mais on oublie bien souvent en les regardant que ce n'est pas la geographie du terrain qui est devant nos yeux mais bien une representation -necessairement partielle- de celle-ci.
Quand j'etais petit je pouvais passer des heures le nez enfoui dans un atlas. Arrivant quelque part entre le Pakistan et la Chine, je voyais les frontieres errer sans aucun autre principe directif que le vague concept de relief montagneux, plutot que de suivre les rivieres qui semblaient tellement plus evidentes sur la carte.
Je suis aujourd'hui a Ayder, dans l'arriere-pays de Rize, sur la cote de la mer Noire. C'est une region ou mer et montagnes se cotoient de pres; essentiellement, quiconque n'habite pas sur la cote y vit dans une vallee.
Ayder est dans une de ces vallees, un petit village entoure d'une vegetation a laquelle une temperature moderee et beaucoup de pluie donnent l'air du croisement entre la foret quebecoise et celle de l'Amazonie.
Apres avoir marche quelques heures, remontant la vallee jusqu'a ce que disparaissent les arbres, l'envie m'a pris d'escalader un de ses flancs, histoire de voir si je pourrais jeter un coup d'oeil a la vallee voisine. J'ai laisse tomber a mi-chemin, par crainte de debouler sur des centaines de metres alors que je n'avais vu personne depuis au moins une heure. J'ai laisse tomber avec regret, mais avec un respect renouvele pour Chinois et Pakistanais: Les flancs d'une vallee assez abrupte, meme escaladables par un homme seul, sont en fait etanches aux troupeaux et aux armees, bref, aux contacts humains qui comptent vraiment pour quiconque pris de l'envie d'etablire des frontieres politiques. Oubliez les rivieres si finement dessinees sur vos cartes; les cretes des montagnes y sont peut-etre absentes, mais ce sont elles qui dominent le monde reel. Par ici la suite!

09 juin 2004

Parlez-vous Kirmandji?

Cette semaine ne débute pas la diffusion d’une chaîne de télé en langue kurde en Turquie. Non, c’est simplement la troisième chaîne de TRT (la télé publique) qui commence à diffuser en « Langues Maternelles » : Bosniaque, Laz, Kirmandji, Zazadja (deux des trois langues kurdes), Arabe, Circassien… toutes des langues parlées par des minorités ici. Pas de quoi s’exciter le poil des jambes, non?
Minute papillon. Faut mettre les choses en contexte : Il y a environ quinze ans, un politicien turc prononçant le mot « Kurde » comettait par le fait-même un suicide politique. Les Kurdes n’existaient pas, les gens qui prétendaient l’être (ne serait-ce qu’en fonction de leur langue maternelle) n’étaient que des « Turcs des montagnes », un peu comme si on disait que les Montagnais étaient des descendants de Bretons ou Basques quelconques, donc descendants de Français, donc eux-mêmes des Québécois pur laine (tiens, quand j’y pense, ça rappelle un peu ces bons Canayen-Français –parfois anglophones et descendants de Britanniques- qu’on appelle Métis, non?).
Aujourd’hui la situation est complètement différente. Le débat s’est graduellement ouvert dans les années ’90, d’abord entre intellectuels et autres gauchistes, plus tard dans la population en général. Au cours des deux dernières années plusieurs changements légaux ont été effectuées par le gouvernement pour mousser la candidature de la Turquie au membership dans l’Union Européenne. La télé en « Langues Maternelles » en est le résultat direct. Oubliez les Arabes et les Bosniaques; il y a probablement des millions de Turcs ayant de tels ancêtres, mais l’intégration sociale a été tellement efficace qu’il est rare de rencontrer ici qui que ce soit de moins de 50 ans qui parle une de ces langues. Non, l’objectif réel de ces changements sur la troisième chaîne de TRT est de diffuser –après des décennies d’illégalité- des émissions de télé en langues kurdes, sans trop perdre la face.
La Turquie change, change radicalement, et fait de plus en plus mentir ceux qui la dépeignent comme un château fort de la répression culturelle. Une demi-heure de nouvelles en Kirmandji par semaine, ça peut sembler dérisoire vu de l’extérieur. De l’intérieur, c’est l’aboutissment d’une véritable révolution Par ici la suite!

06 juin 2004

Vos papiers

…ça rappelle un peu le bon vieux temps du communisme. Bon, d’accord, j’avoue que je n’ai jamais fait l’expérience des files d’attente du peuple, mais au moins ça donne une idée.
Un étranger recherchant le privilège d’habiter –légalement, s’entend- la Turquie doit faire application aux plus hautes instances de la police. Bien sûr, ne traite pas avec les espions potentiel qui veut parmi la force constabulaire, donc on nous envoie au Bureau des Étrangers (situé dans un des quartiers les moins touristiques d’Istanbul) pour rencontrer les policiers élus (qui ne sont d’ailleurs pas tenus de connaître quelque langue étrangère que ce soit). La semaine dernière, donc, j’ai passé mon jeudi après-midi à faire la file auprès de diverses instances dont j’ignore mais alors là totalement les rôles respectifs. Si j’ai bien compris, j’ai attendu une fois pour vérifier si j’ai tous les papiers, une fois pour vérifier s’ils me connaissent, et une fois pour me rendre compte que cinq heures étaient arrivées et donc que je devais revenir le lendemain.
J’ai donc laissé là la foule des étrangers turcophiles. La Turquie est surtout un pays dont on émigre pour chercher fortune en Allemagne ou aux Etats-Unis, mais il est surprenant de voir qu’elle est aussi pour certains une destination en soi. Des gens d’un peu partout, des vieilles Anglaises pour qui la vie en Orient n’a pas son pareil et des gens d’affaires qui s’installent dans un marché en expansion fulgurante, bien sûr, mais aussi des gens d’un peu partout au Moyen-Orient (Iran, Irak, Syrie…), d’Europe de l’Est (et, contrairement à la rumeur, pas seulement des prostituées), et des « Turcs » d’Asie Centrale trop heureux de prendre avantage de vieux liens ethniques (et de la propagande politique qui s’ensuit) pour vivre dans un pays un peu plus confortable que le leur. Diviser le monde strictement entre pays développés et Tiers-Monde n’a pas de sens, et la Turquie en est la preuve : Je me souviens, il y a deux ans environ, d’avoir entendu parler d’un sondage qui disait que plus des trois quarts des Turcs voudraient, s’ils le pouvaient, immigrer en Europe, et pourtant des gens partent de chez eux pour venir y chercher un avenir meilleur. Si j’étais Irakien aujourd’hui, prendre des cours de turc ne me semblerait pas une idée si stupide…
Vendredi, de retour dans la file où j’avais passé une heure et demie la veille. Encore une heure de plaisir à regarder les hautes instances prendre leur temps alors que seuls les imbéciles (lire : moi) s’imaginent qu’attendre en ligne ne demande pas de jouer du coude avec les vieilles dames. Encore une heure de plaisir avant de me faire dire que, surprise! j’aurais dû faire la file au comptoir voisin. Le type a dû croire que je faisais pitié, et m’a fait passer en priorité chez son voisin de comptoir qui a enfin pu me dire qu’il me manquait un formulaire qui doit être rempli par les archives où je travaillerai. À plus tard, les amis, je m’occuperai ce ça dans un mois.
Ce n’est pourtant pas faute d’avoir essayé. J’ai même fait affaire avec un de ces dilekcis que de trop hauts taux d’alphabétisme rendent inutiles (du moins théoriquement) Québec : des types qui installent leur petit comptoir et leur machine à écrire sur un coin de rue et qui préparent pour quiconque ne possède pas machine à écrire et multiples formulaires tous les papiers nécessaires pour faire face à la bureaucratie. Je les avais souvent vus un peu partout en ville en leur trouvant un petit côté délicieusement rétro; je sais maintenant que je fais partie du glorieux club des analphabètes…
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04 juin 2004

Chapitre

Les chapitres d'une biographie ne sont pas nécessairement des divisions artificielles. On a souvent, en rétrospective, l'impression que les époques auxquelles ils correspondent sont réellement différentes, qu'elles ont été vécues par différentes incarnations de soi-même. Mais si leur contenu est directement lié à notre personalité, leur découpage précis est souvent l'affaire de circonstances extérieures.
D'autre part, ces époques ne sont divisibles qu'en rétrospective, il est rare qu'on puisse sur le coup identifier un nouveau début. On a besoin d'un événement fondateur. Un déménagement, un déménagement outremer par exemple, est un assez bon cadidat à ce titre pour que j'aie l'impression -juste ou non, ça reste à voir- qu'un nouveau chapitre commence ici.
C'est la première fois que j'emmène un manteau d'hiver en Turquie. Sixième voyage. Je devrai me trouver un appartement, un endroit où travailler, des habitudes dans tel ou tel café où ceux qui me cherchent pourront me trouver tous les jours de telle heure à telle heure. Tout cela va s'agglutiner à la surface de ma personalité jusqu'à ce que, dans plusieurs mois, je retourne au Québec complètement transformé, glissant quelques mots turcs dans les conversations avec mes amis, déçu de ne pas être capable de trouver thé et cigarettes turcs à Montréal, surpris de ne pas avoir à allumer le chauffe-eau à chaque fois que je souhaite prendre une douche.
Un début implique une fin, bien sûr, et je n'aime pas les fins. Ceci est mon cinquième déménagement en six ans et je les ai tous détestés, non seulement pour l'emmerdement de tout empaqueter et de transporter des meubles à bout de bras mais aussi à cause du message qui, à chaque fois, a résonné dans mon esprit tout au long des préparatifs: Peu importe ce qui c'est passé ici, c'est fini. Je n'ai à aucun de ces endroits été assez malheureux pour en conclure "bon débarras".
Cette fois, c'est Cambridge, c'est Boston, ce sont les États-Unis et Harvard que j'ai laissés derrière moi, et je ne crois pas y retourner. J'y ai laissé beaucoup de snobisme et un coût de la vie ridiculement enflé, mais aussi un des environnements intellectuels les plus stimulants qui existent sur cette planète; dorénavant ma petite tête devra se débrouiller toute seule. Et puis, peut-être que je m'en fous; peut-être que je préfère siroter mon thé, fumer une cigarette et lire les chiens écrasés avec vue sur le Bosphore sans trop penser;-)
J'ai dormi quinze heures la nuit dernière. Réveillé passé une heure de l'après-midi, déjeuné à près de quatre heures. Me promenant dans Sultanahmet, un type m'a demandé si j'étais britannique. Trop de sommeil, ce n'est pas bon pour le teint..

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16 mai 2004

Pas déjà

Alors laissez-moi imaginer... de la vigne pour faire de l'ombre sur la terrasse du toît, un soleil auquel je me suis habitué, l'odeur des mobylettes monte du coin de la rue. J'ai beau essayer je suis incapable de voir l'Orient aux alentours de mon bloc-appartements.



Je suis encore aux États-Unis.

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