31 janvier 2006

Comment je suis devenu un vieux con (viens t'amuser avec Jésus)

Ça va mal : Même pas trente ans et je suis déjà quelqu’un que moi à 16 ans aurait méprisé. À preuve, l’autre jour, Radio-Canada nous arrive avec la nouvelle fracassante (quoi qu’un mois en retard, les voies des sociétés d’état étant impénétrables) que Benoît Ksvi (XVI, je veux dire) a produit une encyclique quelconque.

Je n’ai pas craché sur l’écran de mon ordinateur, comme je l’aurais fait il y a douze-quinze ans.

Pire, j’ai lu le texte en question.

Ça m’a permis de note que la première référence non-biblique que donne le pape est nul autre que Nietzsche qui, au fond de sa tombe, doit avoir les sourcils qui bougent dans toutes directions. Mais c’est loin d’être ce qu’il y a de plus inquiétant dans cette histoire.

Non, le plus inquiétant est que, suivant ce qui semble être un processus de vieillissement assez commun, mes opinions commencent à avoir des relents de conservatisme dans certains domaines (fichtre, pas tous, continuez à lire). À tout le moins, ma capacité d’empathie avec certaines idées de droite croît à un rythme étonnant; par exemple, j’ai compris il y n’y a pas longtemps pourquoi la droite américaine qualifie les socio-démocrates de condescendants (obnoxious, patronizing), et je suis de plus en plus convaincu qu’il y a un gros grain de vérité dans cette opinion. Et le pire, c’est que ça ne me rend pas inconfortable le moins du monde. Au contraire, je trouve la chose plutôt amusante. À ce point-ci de mon histoire, n’importe quel adolescent gauchiste (ça n’a pas d’âge, j’en connais un qui vient d’avoir 60 ans) brûle de me le dire en pleine face, « Hey, tu t’amuses avec Jésus, t’es vraiment en train de devenir un vieux con. »

Vieux con? Et pourquoi pas? Laissez-moi m’assumer un peu, au moins pour le plaisir de l’expérience. Mais avant de continuer d’essayer de prouver à des gens cinq ans plus jeunes que moi que j’ai atteint la sagesse et pas eux, j’ajoute un détail : mes toutes jeunes sympathies de droite se limitent au conservatisme, dans la mesure où le libéralisme (ultra-libéralisme, néo-libéralisme, Desmarais & Péladeau, etc.) me fait encore vomi,r tout autant que quand j’attendais la révolution prolétarienne dans le local du journal du Cégep. Je soupçonne que ce soit le cas de la plupart des gens dans ma situation. Je postule donc que le statut de vieux con se produit en faveur non pas de la droite en général, mais bien strictement du conservatisme. Pas étonnant, donc, qu’on dise « vieux con ».

Alors, d’où ça vient? De un, les religieux. Diverses circonstances professionnelles ont fait que, depuis quelques années, je côtoie sur une base quotidienne des gens très religieux, autant musulmans que chrétiens. Je pourrais rejeter tous leurs points de vue du revers de la main, mais de prétendre que tous ceux autour de soi sont des imbéciles, ça finit par devenir un peu lourd à la longue. Et ce n’est pas seulement une question d’accumulation : au bout d’un certain temps, on en vient à percevoir les bribes de bon sens à travers leur discours, les failles que l’on avait jusqu’ici ignorées dans nos propres convictions, et avant longtemps on se prend à lire des encycliques du pape. Remarquez, évidemment, de lire des encycliques ne constitue une évolution surprenante que quand on a grandi dans un nid de gauchistes anti-religieux. Eh eh.

De deux, j’écoute depuis longtemps les jérémiades des idéalistes inflexibles de tout acabit, mais j’ai pris bien des années avant de me rendre compte qu’à part une image de pureté, ceux-ci n’obtiennent jamais grand-chose, tout au contraire de ceux qui se montrent plus flexibles (jeu : la liste des réalisations concrètes de Carlos et de Raymond Villeneuve est cachée quelque part sur cette page, trouvez où). Et regardez les quelques exceptions à cette règle, en l’occurence les révolutions, après lesquels le plus pur prend le pouvoir : ladite révolution n’a aucune, mais alors là aucune chance de se maintenir au pouvoir ou même de laisser des traces si elle ne laisse pas une large place aux traditions locales. En d’autres termes, si la pureté de vos idéaux de justice sociale qui vous empêche de pactiser avec les sombres forces conservatrices du patriarcat, de l’esclavage et de l’odieux capitalisme social-démocrate, elle vous assure en même temps une inutilité complète. Ça, c’est la politique, mon pit, et c’est l’art du possible.

Il y a pourtant un truc qui semble assez populaire et qui ne m’a pas atteint, ou peut-être pas encore, et c’est l’attachement émotif à mes propres traditions. Ça peut sembler ironique, mais c’est précisément parce que j’étudie l’histoire. En fait, cette discipline m’a appris à quel point tout est contingent, comment de nouvelles traditions naissent à tous les trois jours. De dire que quelque chose est sacré parce que vieux, c’est admettre que ça pourrait être n’importe quoi d’autre si n’importe quoi d’autre était aussi vieux. Pas de quoi fonder un parti politique.

Je ne crois pas que ce qui m’arrive soit un phénomène de croûtage de mes idées, comme une vieille soupe (au lait, j’imagine) oubliée sur le comptoir. Non, j’ai l’impression que ce n’est pas tant un virage vers la droite qu’un virage vers le centre qui se produit, impression dont le corollaire est que, si mon papa était Le Pen (avouez, c’est quand même assez visqueux en fait de corollaire), je commencerais peut-être à lire des trucs de Franz Fanon en cachette. Ou de Nietzsche, tiens, comme ça je pourrais toujours me justifier en disant que c’est le pape qui a commencé.



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25 janvier 2006

La neige froide

J’ai vu Istanbul sous la neige pour la première fois l’hiver dernier, après neuf ans de visites en Turquie, estivales par la force pour causes de calendrier scolaire. La neige revient deux ou trois fois par saison, connue sans être une habituée, laissant tout le monde avec l’impression qu’elle est « quelque chose de spécial ».

À vrai dire, le petit cadeau que nous offre la Sibérie ces jours-ci n’est pas apprécié de la même façon par tout le monde. Mon enthousiasme pour le romantisme des mosquées enneigés fait de moi un minoritaire, voire un marginal. La plupart des Stambouliotes appréhendent la neige comme nous le verglas, un genre de paquet de trouble dont on se passerait bien. On a vite fait de fermer les écoles et de mettre aux voitures (invariablement chaussées de pneus d’été) les chaînes qui se chargeront de ruiner les quelques rues encore en bon état tout en restant parfaitement inutiles lorsque des chauffeurs sans expérience sur surface glissante (c’est à dire tout le monde) écrasent leurs freins en descendants une pente abrupte.

Alors tout le monde chiale, sauf moi, trop heureux de retourner en songe dans mon pays, le temps qu’un flocon se pose devant moi. Bien sûr, tout n’est pas pareil : une journée enneigée, en janvier à Montréal, est une journée bien plus douce que la moyenne. Parler de l’hiver québécois me rappelle deux scènes : un après midi au ciel bleu comme la glace, l’azur sec à la température de l’azote liquide, et une soirée où les lampes au sodium accompagnent la chute de gros flocons paresseux qui pourront bien venir fondre sur nos têtes nues.

À Istanbul, au contraire, une chute de neige n’est possible que lorsque la température, de façon toute subjective, atteint son plus bas niveau. Ça gâche un peu mon plaisir, dans la mesure où mes calorifères ont peine à suffire à la tâche...

M’enfin, tout ça pour dire que c’est un phénomène plutôt rare et que si Istanbul se paye autant de pluie à chaque hiver, c’est bien parce que la température ne descend pas souvent sous le point de congélation. Ça peut semble enviable, mais j’avoue une petite culpabilité : Quand je suis de retour à Montréal, j’ai l’impression tenace de ne pas avoir mérité mon printemps...

Petit coup d’oeil sur ma terrasse hier matin :



Sultanahmet Camii (la Mosquée Bleue), lors de mon premier «blizzard» stambouliote l’an dernier :




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24 janvier 2006

L'expérience du Moyen-âge?

Je suis tombé l’autre jour sur l’histoire d’un type, Jacques Pluss, qui dit s’être fait passer pour un néo-nazi américain dans le but d’écrire un livre sur le sujet. Le type en question a l’air plutôt intéressant (qui peut se vanter d’être à la fois docteur en histoire médiévale, vétéran décoré de la Guerre du Viêt-Nam, psychanaliste diplômé et... avoir pris une année sabbatique pour s’occuper de chevaux?), mais c’est pas la question . Ladite histoire montre aussi fort bien à quel point le nazisme a remplacé le diable comme pôle moral négatif dans les sociétés occidentales, mais ça non plus c’est pas la question.

Non, la chose qui m’a accroché c’est la raison qu’il invoque pour justifier son engagement, à savoir la nécessité pour un historien (du passé ou du présent) de « devenir » son propre sujet, partager son expérience pour pouvoir le comprendre. En d’autres termes, toute étude historique purement intellectuelle est par nature incomplète.

Évidemment j’exagère, on n’a pas besoin de charrier du grain pour discuter des cycles économiques profonds dans une économie paysanne. Mais, même s’il y a loin d’une unanimité là-dessus, je pense que Pluss a en bonne partie raison en ce qui concerne l’histoire des mentalités.

Comment est-ce que ça s’applique à ceux qui travaillent sur le moyen-âge? Comment est-ce qu’on peut partager l’expérience de gens dont on ne connaît au mieux les habitudes et la vision du monde que de façon très indirecte, à travers des hypothèses émises précisément par des historiens qui n’ont avec leur sujets qu’un rapport purement intellectuel? Sans aller jusqu’à dire que la connaissance du moyen-âge nous est complètement interdite, je crois qu’il faut reconnaître qu’il y en a des longs bouts qui nous sont à jamais perdus. J’ai toujours pensé que les départements d’histoire devraient accorder plus d’attention à la littérature de fiction; il y a ici un exemple de plus de l’utilité de la littérature pour comprendre notre travail d’historiens : Avez-vous déjà lu un roman ou une nouvelle prenant place dans un milieu que vous connaissez bien, en comprenant immédiatement que l’auteur ne savait visiblement pas de quoi il parle? Même après des mois de recherches, il est possible que cet auteur produise une histoire (ou un personnage) qui « sonne faux ». Surtout après des mois de recherches, en fait, et d’acquisition de connaissances rationnelles, il devient impossible d’expliquer à l’auteur de façon rationnelle pourquoi son personnage sonne faux.

Et encore, s’il s’agit d’un roman qui se passe dans le monde fascinant des contrôleurs routiers, il y aura toujours des contrôleurs routiers pour dénoncer l’incompétence d’un mauvais auteur. Mais si c’est un mauvais historien qui parle à travers son chapeau d’une quelconque mentalité médiévale? Vous l’avez deviné, personne pour le remettre à sa place.

Je déteste le genre de sophisme qui dit qu’une chose est impossible parce que, si elle était vraie, ses conséquences seraient insupportables. Ça peut paraître parfaitement minable comme argument, et pourtant c’est la ligne de défense la plus commune qui soit contre le post-modernisme, surtout lorsqu’on parle de ses conséquences éthiques: ceux qui utilisent l’expression « relativisme moral » sur un ton méprisant dénoncent toujours ses conséquences, jamais ses justifications. De la même manière, si j’affirme que les recherches historiques sont comme des journaux de voyages écrits par des gens qui n’ont jamais visité les lieux qu’ils décrivent, la plupart des historiens vont d’abord me dire que j’ai tort, et ensuite essayer de trouver pourquoi. La plupart des historiennes vont faire à peu près la même chose, d’ailleurs, et y’a pas de quoi être fières.

J’étudie au niveau universitaire depuis près de dix ans, et j’ai passé le gros de cette période à me consacrer à l’étude de l’histoire médiévale. Plus je réfléchis à mon sujet d’étude, plus j’intègre des notions de disciplines connexes (lire : Hayden White et ses petits amis post-mod), et plus je doute qu’il soit vraiment possible de connaître le sujet de mes recherches. Dix ans pour en arriver au même point, à la même ignorance, ça peut paraître long. Mais n’oubliez pas que si on prend dix ans faire le tour du globe en marchant, on finit par en arriver au même point; ça ne veut pas dire que le voyage n’en valait pas la peine.

Remarquez, je n’ai pas vraiment fait le voyage, je parle un peu à travers mon chapeau...


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18 janvier 2006

Les Québécois sont des anarchistes

Facteurs motivant le vote des Québécois :

-Éviter que les Libéraux, corrompus, ne soient reportés au pouvoir.
-Éviter que les Conservateurs, trop à droite et pro-américains, ne prennent le pouvoir.
-Éviter le que Bloc Québécois n’entraîne la province entière dans son statut d’opposition perpetuellement impotente
-Éviter de perdre son vote en appuyant le NPD, qui ne fera de toute façon élire aucun député au Québec.

Si l’antimatière présentait des candidats aux élections de lundi prochain, elle gagnerait probablement plusieurs sièges. On est vraiment des anarchistes, eh.

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17 janvier 2006

Mines aurifères minoritaires

Je suis comme à peu près tout le monde, je ne sais pas quels seront les résultats des élections fédérales du 23 janvier. Je ne fais pas non plus de prédictions : c’est le genre de trace que je préfère ne pas laisser derrière moi. D’ailleurs, pas étonnant que même les spécialistes restent sur leurs gardes : cette vénérable institution politique qu’est le sondage d’opinion démontre une fois de plus à quel point elle est mésadaptée à un système parlementaire britannique. 1993, Kim Campbell, vous vous souvenez? 16% du vote et moins de 1% des sièges. Faudrait faire un sondage dans chaque circonscription, et tant qu’à sonder 150-200,000 personnes, ben, c’est peut-être mieux d’attendre de voir comment ils votent.

Il y a pourtant un truc qui m’inquiète, c’est de voir le Canada marcher dans les pas de la Turquie. Oui, bien sûr, le Canada est développé, en avance, on peut pas régresser au niveau d’une semi-démocratie dont la tête dépasse à peine du tiers-monde, etc. etc. Bon, maintenant la petite crise de supériorité de grands blancs est passée, retournons quelques années en arrière (petite musique de harpe, s’il vous plaît)...

À la fin des années ’90, la Turquie était empêtrée dans une série de gouvernements minoritaires, tout comme ce que bien des boules de crystal voient s’installer à Ottawa, incapable d’en choisir un seul pour les gouverner tous. Loin de pousser tout le monde vers le centre, vers un concensus national qui pourrait ultimement aboutir à des fusions entre les trois partis formant le gouvernement, c’est l’inverse qui s’est produit. Chacun craignant de ne plus avoir accès aux ressources de l’état pour longtemps, tout le monde s’est mis à se concentrer sur deux tâches capitales : 1) s’approprier le maximum d’argent possible, et 2) négocier des ententes avec les autres partis pour s’entre-amnistier à qui mieux mieux. Bien sûr, dans l’histoire canadienne récente la corruption est l’affaire d’un seul parti, mais c’est simplement qu’il est difficile de détourner des fonds quand on est dans l’opposition. Donnez sa chance au petit Harper, il saura bien suivre la trace de son idole et trouver son petit Abramoff personnel.

Oh, et vous voulez savoir comme finit l’histoire de la Turquie? Tout le monde étant fatigué du pourrissement, on a fini par foutre à la porte les trois partis du gouvernement minoritaire et s’est payé un gouvernement majoritaire. Aujourd’hui la corruption est redevenue discrète et même les opposants au parti gouvernemental reconnaissent que l’efficacité a pris la place du compromis. Parce que, vous savez, en démocratie représentative, tout marche mieux quand l'autorité est bien centralisée...

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12 janvier 2006

La Grippe, ma vieille...

C’est vraiment génial, à Istanbul ces jours-ci on trouve du poulet à trois YTL (quelque part entre deux dollars américains et deux euros) le kilo. Le tiers du prix habituel, à peu près le même prix que les tomates, vous vous doutez pourquoi...

Les nouvelles font le point, à tous les jours, de nouvelles observations d’oiseaux touchés par la grippe aviaire. Jusqu’à avant-hier, la moitié sud-ouest du pays était à peu près épargnée. Aujourd’hui, plus besoin de placer les observations sur une carte, il est plus rapide de dire qu’il y en a partout. Je ne sais pas si je les remarque plus parce que la fermeture de ma bibliothèque pour la Fête du Sacrifice (Kurban Bayrami) me force à demeurer à la maison ces jours-ci, mais je commence à trouver qu’il vole pas mal trop de pigeons et de mouettes autour de chez moi...

D’autant que j’ai un tout petit début de grippe. Avis aux amateurs d’humour noir, pas plus fou qu’un autre, j’ai mangé du poulet la fin de semaine dernière (lanières de poulet et oignon dans le beurre, poireaux avec courgettes et noix de grenobles dans l’huile d’olive, mélangez le tout dans un peu de bouillon de poulet, épices, pas mal du tout)... juste avant que les symptômes n’apparaissent;-)

Est-ce que j’ai peur? Peut-être pas de peur, plutôt une vague inquiétude. Mais je suis en bonne santé et j’ai depuis longtemps pris l’habitude salvatrice de ne pas manipuler de carcasses de poulets morts de maladie et couverts d’excréments sans me laver les mains, ce qui me place hors de la liste des cibles prioritaires de la grippe aviaire. En d’autres termes si je meurs, y’en a des millions qui mourront avec moi.

Curieusement, c’est une pensée qui me rassure. En partie parce que, psychologiquement, ça rend l’éventualité moins présente : Des gens meurent tous les jours d’accidents et de maladies, mais les catastrophes à grande échelle sont beaucoup plus rares... et tout le monde sait que ces choses-là n’arrivent qu’aux autres;-) D’autre part, je trouve aussi un certain réconfort dans le fait que ça me soulage d’une certaine responsabilité : je peux faire bien des choses pour éviter de me faire frapper par une voiture ou d’attraper le SIDA, mais si je fais partie des quelques millions de personnes qui meurent de la grippe aviaire, je ne suis qu’une victime innocente.

Ouaip, la grippe, ma vieille, c’est vraiment la joie. Il ne manque plus que les mouettes se mettent à gueuler « nevermore »...;-)


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10 janvier 2006

La patte clopinante d'Internet

Voyagez partout, instantanément, pour presque rien! Tout le monde est tellement content : maintenant, avec Internet, on a accès à tout et tous les êtres humains peuvent se parler. On va pouvoir faire la paix, là, pis les méchants y vont perdre.

Minute moumoute, rectifie ton tir, c’est pas tout le monde qui est invité au party. Oh, bien sûr, une bonne partie de l’humanité n’a pas d’accès à la toile. Ce n’est pas une affirmation très originale, et si je me fie aux cafés Internet qui poussent même dans les villages les plus pauvres et les plus reculés de Turquie, c’est aussi de moins en moins vrai.

Imaginons Internet comme une bibitte à deux pattes. La bibitte elle-même est le réseau, l’information qui y circule. Cette information ne se crée pas d’elle-même et, jusqu’à preuve du contraire (une preuve bouddhiste, je veux dire, du genre « une page web plante dans la forêt »), ne peut être discutée que dans la mesure où elle est diffusée. Autrement dit, quand on parle des taux de pénétration d’Internet au Ghana ou en Malaysie, c’est de la « patte sortante » de ladite bibitte dont on parle, des surfeurs ghanéens ou malaysiens . Il est par contre beaucoup, beaucoup plus rare qu’on parle de la « patte entrante » en relation avec les régions moins informatisées, à savoir la disponibilité d’information sur les « zones périphériques ». Cette patte entrante, elle aussi, boite un peu.

Petite anecdote. Été 2005, je suis à Montréal, la fantaisie me prend de me mettre en forme, de courir un petit peu. À l’extérieur, évidemment, j’ai pas d’argent pour Super Cardio-Santé et compagnie. Un petit tour sur Google Map Pedometer et je découvre que le tour du Parc Lafontaine correspond à 2,5km. Je complète le parcours deux fois et manque de péter une crise de coeur, mais c’est pas la question.

Automne suivant, j’ai pas eu ma leçon mais cette fois je suis à Istanbul. Pas plus envie de payer un gym, je retourne sur le même site. SURPRISE! Istanbul, selon Google Maps, n’existe pas (we are sorry, but we don’t have maps at this zoom level for this region). Ni selon Yahoo Maps, d’ailleurs, alors que dans son omniscience Mapquest affirme que la ville existe bel et bien et possède même quelques routes, mais ne comporte aucune rue... comme s’il s’agissait d’une série d’échangeurs autoroutiers au milieu du désert.

Et pourtant de telles bases de données, qu’elles se composent de cartes ou d’autres choses, nous (Nord-Américains et Européens) donnent l’impression de couvrir la planète entière. Pourquoi? Tout simplement parce qu’elles sont partout où nous regardons... même si nous regardons presque toujours dans les mêmes directions. En d’autres termes, il est nettement plus facile d’affirmer que Mapquest peut guider notre conduite d’un bout à l’autre de Téhéran quand on n’a jamais vérifié si Mapquest couvre Téhéran (pour votre information : encore moins qu’Istanbul).

Les conséquences de cet état de fait sont multiples, mais un élément est selon moi particulièrement important : l’impression d’être marginalisé, l’impression que « c’est pas ici que ça se passe », l’impression que pour vraiment accomplir quelque chose, il faut nécessairement s’installer ailleurs que dans un endroit comme la Turquie. Parce que quand Google Maps prétend couvrir le monde entier, il reste encore des millions de personnes qui peuvent répondre « peut-être, mais pas mon monde à moi »...

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06 janvier 2006

Picasso est à Istanbul, le Caravage est partout

La grosse attraction de l’année, parmi les musées d’Istanbul, est une exposition Picasso. Loin de se contenter de ses oeuvres, la publicité du musée Sabanci affirme que c’est Picasso lui-même qui est à Istanbul. Tout un honneur pour la ville, on vient jusque d'outre-tombe pour la visiter.

Au même moment, à des milliers de kilomètres... (ouaip, ça pourrait être le titre de mon autobiographie!) on est sur le point d’installer une exposition itinérante qui présente des reproductions digitales de haute qualité d’oeuvres du Caravage. On l’appelle « l’exposition impossible », parce qu’elle rassemble des tableaux appartenant à divers musées qu’il aurait été, pour des raisons financières et logistiques, impossibles de réunir.

Le projet apporte son lot de bénéfices, pas de doute là-dessus. En plus de permettre une compréhension qui n’est possible qu’en voyant une série d’oeuvres placées côte à côte, il démocratise l’art en réduisant les coûts, en rendant l’exposition plus facilement transportable et en ouvrant la porte à l’existence simultanée de multiples copies d’expositions auparavant uniques. À plusieurs points de vue, c’est un peu comme si la peinture empruntait au cinéma.

Inconvénients? Quels inconvénients? Il y a cent ans, un tel projet aurait été ridiculisé au même titre que l’idée d’appeler « exposition » une série de posters de Monet ou Renoir dans un sous-sol de banlieue. La qualité des reproductions est mille fois meilleure, certes, mais la possibilité de cette exposition impossible tient surtout à autre chose, à savoir l’idée que la réalité elle-même est en perte d’importance. Je ne me lancerai pas dans un grand discours à ce sujet, mais jetez un coup d’oeil à ce texte de Sherry Turkle, ça vaut vraiment la peine.

Il se produit, lentement mais surement, un bouleversement majeur dans la relation que les êtres humains entretiennent avec le monde physique. Ça n’a rien d’une opinion originale de ma part : lisez Walter Benjamin, regardez The Matrix, allez perdre votre temps dans un MMORPG... si ça se trouve, vous ne reviendrez jamais totalement parmi nous.

Mais j’en reviens à mon sujet premier et je pose la question : Que Picasso (ou du moins l’original de ses oeuvres) soit à Istanbul, qu’est-ce que ça peut nous faire? Les plus jeunes, les plus frondeurs répondront simplement « rien, j’ai déjà tout vu ça sur Internet ». Les plus vieux rétorqueront en parlant du caractère sacré de l’objet original puis, forcés par leurs petits-enfants de s’expliquer rationnellement, se retireront dans un silence rageur.

Et vous, ça vous brancherait de voir un vrai Picasso devant vous? Alors courez au musée Sabanci et n’oubliez pas de noter vos impressions en détail : Avec un peu de chances, vous produirez ainsi le genre de document dont rêvent les historiens, un document qui pourrait ouvrir les portes sur la mentalité d'une époque obscure et révolue... d’ici quelques dizaines d’années.

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03 janvier 2006

Ralph Goodale, Bill Clinton et l'Iran médiéval

J’ai pensé à l’Iran médiéval en écoutant les nouvelles de Radio-Canada, l’autre jour. Plus exactement, j’ai pensé à un livre de Roy Mottahedeh (historien et, en tant que récipiendaire d’une bourse de la fondation McArthur, titulaire du titre semi-officiel de génie), un livre intitulé Loyalty and Leadership in an Early Islamic Society. Le bouquin en question discute de l’époque des Bouyides, une dynastie iranienne du 10-11e siècle (un bon sujet pour discuter de l’idée d’importance historique, j’y reviendrai s’il y a de la demande;-). Anyways, le propos de Mottahedeh se concentre sur les serments, promesses et autres formes de contrats entre les individus, en partant de l’idée que ces points de contacts entre les individus sont la pierre angulaire de toute structure sociale. En d’autres termes, ce sont de tels engagements individuels qui permettent aux êtres humains d’intéragir avec confiance, de s’organiser en associations et institutions et, ultimement, qui permettent à une société de fonctionner.

Sur ces entrefaites arrive un nouveau scandale libéral fédéral, du moins un scandale potentiel, une fuite précédent une mise à jour économique du ministre des finances qui aurait rapporté gros à certaines personnes bien placées dans le monde de la finance. Il est tout à fait possible qu’une telle fuite ait effectivement eu lieu de façon verbale sans laisser de traces physiques –courriels, enregistrements, peu importe. Dans un tel cas, notre connaissance de ce qui s’est vraiment passé repose directement sur la parole de gens potentiellement impliqués.

Sauf que, comme chez Gomery nous l’a bien fait comprendre, certaines personnes n’hésitent pas non seulement à mentir, mais aussi à mentir sous serment. Vous voyez où je veux en venir? On est prêt à mentir avec une main sur la Bible, à faire sauter la soudure précisément là où, selon Mottahedeh, repose la structure de la société.

Et ce n’est pas seulement les sbires de Chrétien/Martin, loin s’en faut, c’est un mouvement beaucoup plus général en Occident. D’un côté, on ne réprime plus ceux qui pensent différemment, on ne brûle plus personne pour homosexualité ou athéisme, on laisse tout le monde aller selon sa conscience. C’est très bien, d’ailleurs, aucun doute là-dessus, et qu’on ne vienne pas me dire que je m’ennuie de l’inquisition.

Mais ça veut aussi dire qu’on tolère que pour certains il n’y a plus rien de sacré. Rappelez-vous l’affaire Lewinsky : on a voulu destituer Clinton non pas pour son infidélité mais bien parce qu’en niant qu’elle se soit produite il a menti sous serment. Un tel geste mine directement la base même du système judiciaire. De la part d’un chef d’état et avocat, c’est mille fois plus dégoûtant qu’une tache blanche sur une robe bleue.

Ce que je comprends de Mottahedeh, en somme, c’est que ce qui est atteint par le parjure est beaucoup plus large que le système judiciaire. Ce qui s’effrite comme les os d’un septuagénaire lactophobe quand tout le monde se croit permis de mentir, c’est la possibilité même d’une société organisée.

Oh, et bonne année.

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