31 janvier 2006

Comment je suis devenu un vieux con (viens t'amuser avec Jésus)

Ça va mal : Même pas trente ans et je suis déjà quelqu’un que moi à 16 ans aurait méprisé. À preuve, l’autre jour, Radio-Canada nous arrive avec la nouvelle fracassante (quoi qu’un mois en retard, les voies des sociétés d’état étant impénétrables) que Benoît Ksvi (XVI, je veux dire) a produit une encyclique quelconque.

Je n’ai pas craché sur l’écran de mon ordinateur, comme je l’aurais fait il y a douze-quinze ans.

Pire, j’ai lu le texte en question.

Ça m’a permis de note que la première référence non-biblique que donne le pape est nul autre que Nietzsche qui, au fond de sa tombe, doit avoir les sourcils qui bougent dans toutes directions. Mais c’est loin d’être ce qu’il y a de plus inquiétant dans cette histoire.

Non, le plus inquiétant est que, suivant ce qui semble être un processus de vieillissement assez commun, mes opinions commencent à avoir des relents de conservatisme dans certains domaines (fichtre, pas tous, continuez à lire). À tout le moins, ma capacité d’empathie avec certaines idées de droite croît à un rythme étonnant; par exemple, j’ai compris il y n’y a pas longtemps pourquoi la droite américaine qualifie les socio-démocrates de condescendants (obnoxious, patronizing), et je suis de plus en plus convaincu qu’il y a un gros grain de vérité dans cette opinion. Et le pire, c’est que ça ne me rend pas inconfortable le moins du monde. Au contraire, je trouve la chose plutôt amusante. À ce point-ci de mon histoire, n’importe quel adolescent gauchiste (ça n’a pas d’âge, j’en connais un qui vient d’avoir 60 ans) brûle de me le dire en pleine face, « Hey, tu t’amuses avec Jésus, t’es vraiment en train de devenir un vieux con. »

Vieux con? Et pourquoi pas? Laissez-moi m’assumer un peu, au moins pour le plaisir de l’expérience. Mais avant de continuer d’essayer de prouver à des gens cinq ans plus jeunes que moi que j’ai atteint la sagesse et pas eux, j’ajoute un détail : mes toutes jeunes sympathies de droite se limitent au conservatisme, dans la mesure où le libéralisme (ultra-libéralisme, néo-libéralisme, Desmarais & Péladeau, etc.) me fait encore vomi,r tout autant que quand j’attendais la révolution prolétarienne dans le local du journal du Cégep. Je soupçonne que ce soit le cas de la plupart des gens dans ma situation. Je postule donc que le statut de vieux con se produit en faveur non pas de la droite en général, mais bien strictement du conservatisme. Pas étonnant, donc, qu’on dise « vieux con ».

Alors, d’où ça vient? De un, les religieux. Diverses circonstances professionnelles ont fait que, depuis quelques années, je côtoie sur une base quotidienne des gens très religieux, autant musulmans que chrétiens. Je pourrais rejeter tous leurs points de vue du revers de la main, mais de prétendre que tous ceux autour de soi sont des imbéciles, ça finit par devenir un peu lourd à la longue. Et ce n’est pas seulement une question d’accumulation : au bout d’un certain temps, on en vient à percevoir les bribes de bon sens à travers leur discours, les failles que l’on avait jusqu’ici ignorées dans nos propres convictions, et avant longtemps on se prend à lire des encycliques du pape. Remarquez, évidemment, de lire des encycliques ne constitue une évolution surprenante que quand on a grandi dans un nid de gauchistes anti-religieux. Eh eh.

De deux, j’écoute depuis longtemps les jérémiades des idéalistes inflexibles de tout acabit, mais j’ai pris bien des années avant de me rendre compte qu’à part une image de pureté, ceux-ci n’obtiennent jamais grand-chose, tout au contraire de ceux qui se montrent plus flexibles (jeu : la liste des réalisations concrètes de Carlos et de Raymond Villeneuve est cachée quelque part sur cette page, trouvez où). Et regardez les quelques exceptions à cette règle, en l’occurence les révolutions, après lesquels le plus pur prend le pouvoir : ladite révolution n’a aucune, mais alors là aucune chance de se maintenir au pouvoir ou même de laisser des traces si elle ne laisse pas une large place aux traditions locales. En d’autres termes, si la pureté de vos idéaux de justice sociale qui vous empêche de pactiser avec les sombres forces conservatrices du patriarcat, de l’esclavage et de l’odieux capitalisme social-démocrate, elle vous assure en même temps une inutilité complète. Ça, c’est la politique, mon pit, et c’est l’art du possible.

Il y a pourtant un truc qui semble assez populaire et qui ne m’a pas atteint, ou peut-être pas encore, et c’est l’attachement émotif à mes propres traditions. Ça peut sembler ironique, mais c’est précisément parce que j’étudie l’histoire. En fait, cette discipline m’a appris à quel point tout est contingent, comment de nouvelles traditions naissent à tous les trois jours. De dire que quelque chose est sacré parce que vieux, c’est admettre que ça pourrait être n’importe quoi d’autre si n’importe quoi d’autre était aussi vieux. Pas de quoi fonder un parti politique.

Je ne crois pas que ce qui m’arrive soit un phénomène de croûtage de mes idées, comme une vieille soupe (au lait, j’imagine) oubliée sur le comptoir. Non, j’ai l’impression que ce n’est pas tant un virage vers la droite qu’un virage vers le centre qui se produit, impression dont le corollaire est que, si mon papa était Le Pen (avouez, c’est quand même assez visqueux en fait de corollaire), je commencerais peut-être à lire des trucs de Franz Fanon en cachette. Ou de Nietzsche, tiens, comme ça je pourrais toujours me justifier en disant que c’est le pape qui a commencé.



2 commentaires:

couhoulinn a dit...

Ce texte vous donnera peut-être une lumière sur le conservatisme. Du moins sur un certain conservatisme.

http://agora.qc.ca/textes/chevrier4.html

Au plaisir!

Votre Dévoué Ambassadeur a dit...

Mesdames et messieurs, je vous annonce officiellement que le monde est petit! La conférence de Alain Finkielkraut dont il est question dans cet article, donnée en 1998 à McGill, eh bien... j'y étais! Ouaip, Musée Redpath, vous sortez de l'Institut d'Études Islamiques et vous traversez la rue... Et comme toutte est dans toutte (et aime bien se mordre la queue), j'ajoute que ladite conférence (de même que le livre de Finkielkraut, l'Ingratitude, dont la conférence contient les arguments essentiels) a été, à certains égards, le début de la très lente prise de conscience qui a fait de moi un vieux con;-)
J'ajoute un truc, toutefois, qui m'avait frappé dans la conférence et qui n'est pas dans l'article: le fait que Hannah Arendt se disait incapable de répondre à la question "êtes vous sociale-démocrate ou conservatrice?", parce qu'elle intégrait des idées des deux côtés. Ça me plaît au-delà de tout ce que je peux exprimer;-)

Merci pour la référence!