10 janvier 2006

La patte clopinante d'Internet

Voyagez partout, instantanément, pour presque rien! Tout le monde est tellement content : maintenant, avec Internet, on a accès à tout et tous les êtres humains peuvent se parler. On va pouvoir faire la paix, là, pis les méchants y vont perdre.

Minute moumoute, rectifie ton tir, c’est pas tout le monde qui est invité au party. Oh, bien sûr, une bonne partie de l’humanité n’a pas d’accès à la toile. Ce n’est pas une affirmation très originale, et si je me fie aux cafés Internet qui poussent même dans les villages les plus pauvres et les plus reculés de Turquie, c’est aussi de moins en moins vrai.

Imaginons Internet comme une bibitte à deux pattes. La bibitte elle-même est le réseau, l’information qui y circule. Cette information ne se crée pas d’elle-même et, jusqu’à preuve du contraire (une preuve bouddhiste, je veux dire, du genre « une page web plante dans la forêt »), ne peut être discutée que dans la mesure où elle est diffusée. Autrement dit, quand on parle des taux de pénétration d’Internet au Ghana ou en Malaysie, c’est de la « patte sortante » de ladite bibitte dont on parle, des surfeurs ghanéens ou malaysiens . Il est par contre beaucoup, beaucoup plus rare qu’on parle de la « patte entrante » en relation avec les régions moins informatisées, à savoir la disponibilité d’information sur les « zones périphériques ». Cette patte entrante, elle aussi, boite un peu.

Petite anecdote. Été 2005, je suis à Montréal, la fantaisie me prend de me mettre en forme, de courir un petit peu. À l’extérieur, évidemment, j’ai pas d’argent pour Super Cardio-Santé et compagnie. Un petit tour sur Google Map Pedometer et je découvre que le tour du Parc Lafontaine correspond à 2,5km. Je complète le parcours deux fois et manque de péter une crise de coeur, mais c’est pas la question.

Automne suivant, j’ai pas eu ma leçon mais cette fois je suis à Istanbul. Pas plus envie de payer un gym, je retourne sur le même site. SURPRISE! Istanbul, selon Google Maps, n’existe pas (we are sorry, but we don’t have maps at this zoom level for this region). Ni selon Yahoo Maps, d’ailleurs, alors que dans son omniscience Mapquest affirme que la ville existe bel et bien et possède même quelques routes, mais ne comporte aucune rue... comme s’il s’agissait d’une série d’échangeurs autoroutiers au milieu du désert.

Et pourtant de telles bases de données, qu’elles se composent de cartes ou d’autres choses, nous (Nord-Américains et Européens) donnent l’impression de couvrir la planète entière. Pourquoi? Tout simplement parce qu’elles sont partout où nous regardons... même si nous regardons presque toujours dans les mêmes directions. En d’autres termes, il est nettement plus facile d’affirmer que Mapquest peut guider notre conduite d’un bout à l’autre de Téhéran quand on n’a jamais vérifié si Mapquest couvre Téhéran (pour votre information : encore moins qu’Istanbul).

Les conséquences de cet état de fait sont multiples, mais un élément est selon moi particulièrement important : l’impression d’être marginalisé, l’impression que « c’est pas ici que ça se passe », l’impression que pour vraiment accomplir quelque chose, il faut nécessairement s’installer ailleurs que dans un endroit comme la Turquie. Parce que quand Google Maps prétend couvrir le monde entier, il reste encore des millions de personnes qui peuvent répondre « peut-être, mais pas mon monde à moi »...

2 commentaires:

Alex a dit...

Juste pour étayer ta thèse dans le domaine de la chanson populaire, le dernier world tour de Madonna avait uniquement une date en Europe (Londres) et d'autres en Amérique du Nord. Le monde selon Madonna...
Mais a-t-on vraiment envie que Madonna vienne à Istanbul ou que Google surbalise l'espace turc comme il surbalise l'espace nord-américain? Ça se discute...

Votre Dévoué Ambassadeur a dit...

J’avoue que la visite des Spice Girls à Istanbul, il y a quelques années, on aurait pu s’en passer;-)
Mais certains services Internet sont parfois fichtrement utiles. Si c’est vrai que ça peut devenir trop (on se demande effectivement comment quelqu’un peut prétendre exister quand une recherche de son nom sur Google ne retourne aucun résultat!), s’en débarasser devrait probablement être une question de choix plutôt qu’une politique d’exclusion –ou de création de « réserves naturelles » accompagnée d’un « oh vous savez pas à quel point vous êtes chanceux de vivre si près de la nature » ;-)
C’est peut-être la question des ressources qui est une arme à deux tranchants : D’une part, des impératifs de rentabilité demandent que ces services soient offerts d’abord et/ou seulement dans les pays les plus riches. D’autre part, c’est précisément parce que ces compagnies engagent des sommes si importantes dans de tels projets que, une fois ceux-ci sur pied, il est tout naturel (quoi qu’un peu emmerdant pour nous) qu’elles cherchent à les imposer autant qu’elles peuvent...