24 janvier 2006

L'expérience du Moyen-âge?

Je suis tombé l’autre jour sur l’histoire d’un type, Jacques Pluss, qui dit s’être fait passer pour un néo-nazi américain dans le but d’écrire un livre sur le sujet. Le type en question a l’air plutôt intéressant (qui peut se vanter d’être à la fois docteur en histoire médiévale, vétéran décoré de la Guerre du Viêt-Nam, psychanaliste diplômé et... avoir pris une année sabbatique pour s’occuper de chevaux?), mais c’est pas la question . Ladite histoire montre aussi fort bien à quel point le nazisme a remplacé le diable comme pôle moral négatif dans les sociétés occidentales, mais ça non plus c’est pas la question.

Non, la chose qui m’a accroché c’est la raison qu’il invoque pour justifier son engagement, à savoir la nécessité pour un historien (du passé ou du présent) de « devenir » son propre sujet, partager son expérience pour pouvoir le comprendre. En d’autres termes, toute étude historique purement intellectuelle est par nature incomplète.

Évidemment j’exagère, on n’a pas besoin de charrier du grain pour discuter des cycles économiques profonds dans une économie paysanne. Mais, même s’il y a loin d’une unanimité là-dessus, je pense que Pluss a en bonne partie raison en ce qui concerne l’histoire des mentalités.

Comment est-ce que ça s’applique à ceux qui travaillent sur le moyen-âge? Comment est-ce qu’on peut partager l’expérience de gens dont on ne connaît au mieux les habitudes et la vision du monde que de façon très indirecte, à travers des hypothèses émises précisément par des historiens qui n’ont avec leur sujets qu’un rapport purement intellectuel? Sans aller jusqu’à dire que la connaissance du moyen-âge nous est complètement interdite, je crois qu’il faut reconnaître qu’il y en a des longs bouts qui nous sont à jamais perdus. J’ai toujours pensé que les départements d’histoire devraient accorder plus d’attention à la littérature de fiction; il y a ici un exemple de plus de l’utilité de la littérature pour comprendre notre travail d’historiens : Avez-vous déjà lu un roman ou une nouvelle prenant place dans un milieu que vous connaissez bien, en comprenant immédiatement que l’auteur ne savait visiblement pas de quoi il parle? Même après des mois de recherches, il est possible que cet auteur produise une histoire (ou un personnage) qui « sonne faux ». Surtout après des mois de recherches, en fait, et d’acquisition de connaissances rationnelles, il devient impossible d’expliquer à l’auteur de façon rationnelle pourquoi son personnage sonne faux.

Et encore, s’il s’agit d’un roman qui se passe dans le monde fascinant des contrôleurs routiers, il y aura toujours des contrôleurs routiers pour dénoncer l’incompétence d’un mauvais auteur. Mais si c’est un mauvais historien qui parle à travers son chapeau d’une quelconque mentalité médiévale? Vous l’avez deviné, personne pour le remettre à sa place.

Je déteste le genre de sophisme qui dit qu’une chose est impossible parce que, si elle était vraie, ses conséquences seraient insupportables. Ça peut paraître parfaitement minable comme argument, et pourtant c’est la ligne de défense la plus commune qui soit contre le post-modernisme, surtout lorsqu’on parle de ses conséquences éthiques: ceux qui utilisent l’expression « relativisme moral » sur un ton méprisant dénoncent toujours ses conséquences, jamais ses justifications. De la même manière, si j’affirme que les recherches historiques sont comme des journaux de voyages écrits par des gens qui n’ont jamais visité les lieux qu’ils décrivent, la plupart des historiens vont d’abord me dire que j’ai tort, et ensuite essayer de trouver pourquoi. La plupart des historiennes vont faire à peu près la même chose, d’ailleurs, et y’a pas de quoi être fières.

J’étudie au niveau universitaire depuis près de dix ans, et j’ai passé le gros de cette période à me consacrer à l’étude de l’histoire médiévale. Plus je réfléchis à mon sujet d’étude, plus j’intègre des notions de disciplines connexes (lire : Hayden White et ses petits amis post-mod), et plus je doute qu’il soit vraiment possible de connaître le sujet de mes recherches. Dix ans pour en arriver au même point, à la même ignorance, ça peut paraître long. Mais n’oubliez pas que si on prend dix ans faire le tour du globe en marchant, on finit par en arriver au même point; ça ne veut pas dire que le voyage n’en valait pas la peine.

Remarquez, je n’ai pas vraiment fait le voyage, je parle un peu à travers mon chapeau...


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