06 janvier 2006

Picasso est à Istanbul, le Caravage est partout

La grosse attraction de l’année, parmi les musées d’Istanbul, est une exposition Picasso. Loin de se contenter de ses oeuvres, la publicité du musée Sabanci affirme que c’est Picasso lui-même qui est à Istanbul. Tout un honneur pour la ville, on vient jusque d'outre-tombe pour la visiter.

Au même moment, à des milliers de kilomètres... (ouaip, ça pourrait être le titre de mon autobiographie!) on est sur le point d’installer une exposition itinérante qui présente des reproductions digitales de haute qualité d’oeuvres du Caravage. On l’appelle « l’exposition impossible », parce qu’elle rassemble des tableaux appartenant à divers musées qu’il aurait été, pour des raisons financières et logistiques, impossibles de réunir.

Le projet apporte son lot de bénéfices, pas de doute là-dessus. En plus de permettre une compréhension qui n’est possible qu’en voyant une série d’oeuvres placées côte à côte, il démocratise l’art en réduisant les coûts, en rendant l’exposition plus facilement transportable et en ouvrant la porte à l’existence simultanée de multiples copies d’expositions auparavant uniques. À plusieurs points de vue, c’est un peu comme si la peinture empruntait au cinéma.

Inconvénients? Quels inconvénients? Il y a cent ans, un tel projet aurait été ridiculisé au même titre que l’idée d’appeler « exposition » une série de posters de Monet ou Renoir dans un sous-sol de banlieue. La qualité des reproductions est mille fois meilleure, certes, mais la possibilité de cette exposition impossible tient surtout à autre chose, à savoir l’idée que la réalité elle-même est en perte d’importance. Je ne me lancerai pas dans un grand discours à ce sujet, mais jetez un coup d’oeil à ce texte de Sherry Turkle, ça vaut vraiment la peine.

Il se produit, lentement mais surement, un bouleversement majeur dans la relation que les êtres humains entretiennent avec le monde physique. Ça n’a rien d’une opinion originale de ma part : lisez Walter Benjamin, regardez The Matrix, allez perdre votre temps dans un MMORPG... si ça se trouve, vous ne reviendrez jamais totalement parmi nous.

Mais j’en reviens à mon sujet premier et je pose la question : Que Picasso (ou du moins l’original de ses oeuvres) soit à Istanbul, qu’est-ce que ça peut nous faire? Les plus jeunes, les plus frondeurs répondront simplement « rien, j’ai déjà tout vu ça sur Internet ». Les plus vieux rétorqueront en parlant du caractère sacré de l’objet original puis, forcés par leurs petits-enfants de s’expliquer rationnellement, se retireront dans un silence rageur.

Et vous, ça vous brancherait de voir un vrai Picasso devant vous? Alors courez au musée Sabanci et n’oubliez pas de noter vos impressions en détail : Avec un peu de chances, vous produirez ainsi le genre de document dont rêvent les historiens, un document qui pourrait ouvrir les portes sur la mentalité d'une époque obscure et révolue... d’ici quelques dizaines d’années.

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