24 février 2006

Les errements d'un gros F... b...

Je me suis retrouvé au musée des arts turcs et islamiques, l’autre jour, à écouter les commentaires d’un gros Français barbu qui faisait visiter l’endroit à un groupe de touristes marocains.

Le guide en question a passé la moitié de la visite à taper sur le même clou, « regardez ici, regardez là-bas, sur ce tapis seldjoukide, sur ces céramiques abbasides, il y des représentations humaines. Regardez, regardez, c’est pas moi qui l’invente, vous voyez bien qu’on n’interdit pas les représentations humaines dans l’Islam. » Et, à une ou deux reprises, il a ajouté que les auteurs de ces oeuvres devaient bien savoir ce qu’ils faisaient puisqu’ils vivaient au hutième ou au douzième ou dans je ne sais plus quel autre siècle, bien avant nous, bien plus près de l’époque du Prophète Muhammad que nous-mêmes.

J’ai écouté, je ne suis pas intervenu; sans avoir pratiqué le métier je me doute un peu que les guides de musées ne doivent pas adorer les historiens baveux qui les corrigent devant tout le monde. Du reste, le problème que j’ai avec son petit speech n’a pas tant rapport aux données qu’à son interprétation de celles-ci.

D’accord son emphase sur la représentation humaine est une adaptation à l’actualité; il parlait sûrement d’autres choses il y a six mois. D’ailleurs, ça démontre non pas une faiblesse mais bien une force de l’histoire, à savoir l’utilisation (de temps à autre légitime) qu’on peut en faire pour mettre en perspective l’actualité la plus immédiate.

Je passe aussi sur son argument bizarroïde selon lequel la position chronologique des médiévaux leur permettait de comprendre mieux que nous des origines de l’Islam. Si c’est vrai, le travail de tous les historiens est complètement absurde, puisqu’on s’éloigne de plus en plus des époques étudiées. Si c’est vrai, en fait, votre grand-père connait mieux la Turquie médiévale que moi (puisque je suis né un demi-siècle plus tard). Allez-donc lui demander des détails sur la révolte Baba’î de 1240, j’en connais plusieurs qui seraient curieux d’en savoir plus à ce sujet...

[Mis en garde – Je ne l’ai pas insulté, votre grand-père, je viens juste de dire qu’il n’est pas historien. Venant de moi, c’est presque exactement le contraire. D’ailleurs, ça le rend tout à fait apte à se consacrer à des activités autrement plus constructives.]

En fin de compte, ce qui m’a surtout irrité dans la petite présentation muséale est l’essentialisation du sujet, la conviction de ce guide de connaître « le vrai Islam ». Petites nouvelles pour toi, ô gros Français barbu (c’était un gros Français barbu, rappelez-vous) : Ça n’existe pas, le vrai Islam, la « vraie interprétation » de l’Islam. Au mieux, si vous êtes musulman et croyant, ça n’existe plus depuis la mort du Prophète (le seul dont on puisse supposer qu’il savait exactement de quoi il parlait).

Prenez le jihad, par exemple. Les maniaques à droite disent que c’est la guerre sainte contre les infidèles. Les maniaques de gauche affirment que NONNONNON c’est plutôt une lutte intérieur, l’effort de l’esprit pour se contrôler ses pulsions. Mais, ô gros Français barbu, des gens avec mille fois plus de connaissances et d’autorité théologique que toi ont soutenu chacune de ces deux opinions, et si ce n’était pas suffisant, il y aurait encore 1400 ans de pratique dans un sens comme dans l’autre par des populations entières. Que l’on ait recours au savoir académique ou à la démocratie pour juger de ce qu’est « le vrai Islam », « le vrai Islam » reste bien caché dans son trou à regarder ses représentants autoproclamés se battre pour savoir qui aura le plus gros morceau de gâteau. Et vous savez quoi? Je ne sais pas ce que « le vrai Islam » en pense.

Je parle de jihad, mais c’est la même chose sur bien d’autres sujets, y compris la représentations humaines: des opinions contractoires existent, des opinions informées, et celui qui se permet de déclarer un des deux clans vainqueur doit être prêt à expliquer les failles dans l’argumentation théologique de l’autre clan.


Même -surtout- si c'est le clan d'un gros Français barbu.




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16 février 2006

Parle pas trop fort, tes descendants t'écoutent

J'ai rencontré, au cours des recherches pour ma thèse de doctorat, le savant arabe Ibn Battuta, célèbre pour le long récit de voyage qu'il nous a laissé. Parlant de Bursa, il dit:

Je rencontrai dans cette ville le pieux cheïkh 'Abd Allah almisry, le voyageur; c'était un homme de bien. Il fit le tour du globe, sauf qu'il n'entra pas dans la Chine, ni dans l'île de Serendîb, ni dans le Maghreb, ni dans l'Espagne, ni dans le Soûdân. Je l'ai surpassé en visitant ces régions.
(Les voyages d'Ibn Batoutah, ed. & trans. Sanguinetti/Defrémery, Paris, 1877)

Ibn Battuta fit le tour du monde au quatorzième siècle, sauf qu'il ne visita ni la France, ni les Pays-Bas, ni l'Angleterre, ni l'Allemagne, ni Cuba, ni les États-Unis, ni le Canada. Je l'ai surpassé en visitant ces régions.


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13 février 2006

Adsense et la richesse intérieure

J’ai installé les publicités AdSense de Google sur ce blogue il y a trois semaines parce que je voulais devenir riche.

HA!

Ok, je me doutais un peu que ça n’engrangerait pas à la pelle, m’enfin, je viens tout juste de calculer mes résultats cumulatifs. Nos amis à Google, qui ont tellement à coeur le bien-être du gouvernement chinois (en passant, comme disait l’autre, I’m no fuckin’ buddhist, mais ne perdez pas entièrement votre St-Valentin), m’interdisent de donner des chiffres exact, mais disons que si la tendance se maintient, je pourrai prendre une année sabbatique grâce à mes revenus de Adsense dans... 5 734 ans.

Mais je m’en fous, j’ai compris que la vraie richesse de Adsense ne se mesure pas en dollars. Non, c’est de richesse intérieure dont il s’agit, de connais-toi toi-même, de Socrate qui te regarde dans le blanc des yeux avec des algorithmes de recherche qui lui sortent par les oreilles. Vous connaissez le principe : les merveilleuses machines du gros G viennent lire ce que vous écrivez et TADAM! elles vous envoient des publicités pertinentes à votre insu. L’avantage du système, c’est que puisque les annonceurs sont indépendants de l’auteur du blogue, on ne sait jamais qui il ne faut pas insulter, et donc ça nous libère des contraintes que les gros contrats publicitaires pourraient imposer sur le contenu (évidemment, un tel problème resterait assez théorique dans mon cas, dans la mesure où il me reste quand même plus de cinq millénaires et demie pour remplacer les contrats perdus).

OK, je veux pas devenir emmerdant, mais lire des textes et essayer de comprendre ce qui se passait dans la tête de ceux qui les écrivaient (au moyen-âge), c’est ma job. Je suis un tout petit peu dubitatif quand on me dit que des ingénieurs peuvent faire faire ce même travail par leurs créations à ma place. Super méprisant envers les ingénieurs, donc (« si on compare leurs créations respectives, ils sont tellements inférieurs à mes parents...»), mais encore capable de m’amuser. À preuve :

J’ai voulu expliquer il y a deux semaines comment je suis devenu un vieux con. Problème grave, majeur et sérieux, mais je n’avais pas saisi que le conservatisme n’est pas la pire chose qui est sur le point de m’arriver. Non, de répondre AdSense, ce qui te guette est la décrépitude physique. Et mon petit coin publicité de me suggérer des produits miracles pour la perte des cheveux et pour l’épilation (remarquez, on couvre quand même toutes les possibilités : de tout pour tous, trop poilus ou pas assez).

Alors tout innocent, l’autre jour, je me mets à déblatérer à propos de la religion au Québec en disant bien tout le monde s’en fout qu’on insulte le christianisme. J’en profite pour glisser une expression que chacun utilise une fois dans sa vie: « un remake porno-sado-maso-gay-pédophile-nécrophile de la Passion de Jésus Christ ». Et vous savez quoi? Des publicités apparaissent comme par magie pour me parler des « Coeurs unis de Jésus et de Marie » et pour me dire que « Dieu vous aime ».

Je vous salue AdSense, mais pouvez-vous me dire si c’est normatif ou descriptif, comme commentaire?


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11 février 2006

Hordövr

Ceux qui veulent savoir comment sonne la langue turque, ça sonne comme du français. Jetez un coup d’oeil ici. La plupart des exemples donnés dans le texte son effectivement d’usage courant...

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08 février 2006

Les héritiers de Franklin, avec un cocktail Molotov, dans l'ambassade du Danemark

Les grands blonds sont tous présumés sournois au Moyen-Orient ces jours-ci. Pas besoin de donner des détails, chacun a son opinion sur les fameuses caricatures du prophète Muhammad. Ici, en Turquie, on se situe probablement le plus près possible d’une position neutre : il y a conscensus sur le caractère méprisant, voire incendiaire d’une telle publication (j’ai entendu un présentateur de nouvelles sur une chaîne conservatrice utiliser l’expression « terbiyesizlik », impudence, pour y faire référence), mais on déplore aussi les réactions ultra-violentes contre les symboles de la présence danoise dans le monde musulman (« les symboles de la présence danoise dans le monde musulman », avouez que ça en jette comme expression).

Tout le monde a son opinion, donc, et plutôt que d’ajouter mon beuglement à celui l’un ou l’autre des deux troupeaux, je vous propose (« asseoyez-vous en indiens, là, les amis ») d’essayer de comprendre ce que peu de gens, du côté ouest, semblent essayer de comprendre, à savoir pourquoi « ces gens-là » ont l’air de se transformer en fous furieux pour des petits dessins.

J’ai essayé de comprendre en établissant un parallèle : Quel acte, de la part d’étrangers, pourrait bien causer une telle vague d’indignation violente au Québec? J’ai d’abord pensé à un parallèle direct, quelque chose comme un remake porno-sado-maso-gay-pédophile-nécrophile de la Passion de Jesus Christ. Nul doute que certaines personnes trouveraient la chose, disons, d’un goût douteux, et on se retrouverait peut-être avec quelques actes de violence isolés contre les auteurs de l’oeuvre en question et ceux qui les supportent.

Mais le parallèle est boiteux, parce qu’il sous-entend que le christianisme est la religion dominante au Québec, et qu’un consensus existe autour du caractère sacré de Jésus, ce qui n’est vraiment pas le cas. OK, tout le monde est d’accord avec moi, et ajoute « ouais, c’est vrai, y’en a pas de religion dominante au Québec ». Tat tat tat tat tat, ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit.

Non, il y a une religion dominante au Québec et on vient tout juste de fonder un parti qui s’en réclâme à grands cris. Cette religion, c’est l’humanisme, et plutôt que d’affirmer le caractère sacré d’un livre ou d’un dieu ou de son prophète, elle sanctifie l’être humain.

Vous me permettrez d’affirmer que c’est une sanctification tout aussi irrationelle que la sanctification religieuse (et par pitié, n’oubliez pas que « irrationel » n’est pas nécessairement un synonyme de « faux », « stupide », « intégriste » ou « du niveau intellectuel de Richard Martineau »). Vous me permettrez aussi de ne pas revenir au débat philosophique sur la question qui s’étire depuis la Renaissance. Parce que, de un, rares sont ceux qui ont été convertis à l’humanisme en lisant des oeuvres philosophiques (c’est l’environnement social, le discours public qui compte), et que, de deux, si je fais ça je vais être obligé de relire Kant et mon gastro-entérologue me l’interdit formellement.

Non, je préfère plutôt donner un petit exemple qui en dit long sur le sujet, à savoir la déclaration d’indépendance des États-Unis qui affirme que l’égalité des hommes (sic) est une vérité « qui va de soi » (« We hold these truths to be self-evident... »). Avouez d’emblée que, question réthorique, ça vole assez bas; s’il fallait qu’on puisse justifier n’importe quoi par « ça va de soi », j’ai un peu peur de ce que ça donnerait.

Mais ce qui est intéressant là-dedans est que Benjamin Franklin a suggéré cette formulation pour remplacer la formule originale, de Thomas Jefferson : l’égalité des hommes (soyez patiente, mademoiselle) est une vérité sacrée (« We hold these truths to be sacred... »). Comment a-t-on pu se permettre une telle substitution? Parce que les deux expressions expriment, pour la plupart des gens, le même processus intellectuel.

Ça nous donne enfin un angle de comparaison valables : d’un côté les grands symboles religieux, de l’autre la « dignité humaine » (dont le texte sacré est la Déclaration des droits de l’Homme, et soyez tranquilles mesdames, cet Homme a un gros H). Que l’un ou l’autre soit touché, et tout de suite les adhérents de la religion correspondante se mettent en colère.

Vous me direz qu’ils foutent le feu aux ambassades du Danemark et boycottent des laiteries, pas nous. Un pas en arrière, s’il vous plaît, et imaginez que quelque chose comme ça se produise « ailleurs », que le gouvernement concerné affirme que pour des raisons de principe il est hors de question de s’excuser ou de réprimer les auteurs de cet acte et que plus de 80% de la population du pays en question supporte son gouvernement sur ce point. Non, on ne brûlerait pas leurs ambassades : parce qu’on est civilisés, on leur enverrait une force d’occupation pour les éduquer, pour leur propre bien.

Et juste avant que vous ne me laissiez un commentaire pour me l’indiquer, je sais, je sais, ce n’est pas la même chose : notre religion à nous, elle est vraie. Ça va de soi.


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06 février 2006





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