08 février 2006

Les héritiers de Franklin, avec un cocktail Molotov, dans l'ambassade du Danemark

Les grands blonds sont tous présumés sournois au Moyen-Orient ces jours-ci. Pas besoin de donner des détails, chacun a son opinion sur les fameuses caricatures du prophète Muhammad. Ici, en Turquie, on se situe probablement le plus près possible d’une position neutre : il y a conscensus sur le caractère méprisant, voire incendiaire d’une telle publication (j’ai entendu un présentateur de nouvelles sur une chaîne conservatrice utiliser l’expression « terbiyesizlik », impudence, pour y faire référence), mais on déplore aussi les réactions ultra-violentes contre les symboles de la présence danoise dans le monde musulman (« les symboles de la présence danoise dans le monde musulman », avouez que ça en jette comme expression).

Tout le monde a son opinion, donc, et plutôt que d’ajouter mon beuglement à celui l’un ou l’autre des deux troupeaux, je vous propose (« asseoyez-vous en indiens, là, les amis ») d’essayer de comprendre ce que peu de gens, du côté ouest, semblent essayer de comprendre, à savoir pourquoi « ces gens-là » ont l’air de se transformer en fous furieux pour des petits dessins.

J’ai essayé de comprendre en établissant un parallèle : Quel acte, de la part d’étrangers, pourrait bien causer une telle vague d’indignation violente au Québec? J’ai d’abord pensé à un parallèle direct, quelque chose comme un remake porno-sado-maso-gay-pédophile-nécrophile de la Passion de Jesus Christ. Nul doute que certaines personnes trouveraient la chose, disons, d’un goût douteux, et on se retrouverait peut-être avec quelques actes de violence isolés contre les auteurs de l’oeuvre en question et ceux qui les supportent.

Mais le parallèle est boiteux, parce qu’il sous-entend que le christianisme est la religion dominante au Québec, et qu’un consensus existe autour du caractère sacré de Jésus, ce qui n’est vraiment pas le cas. OK, tout le monde est d’accord avec moi, et ajoute « ouais, c’est vrai, y’en a pas de religion dominante au Québec ». Tat tat tat tat tat, ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit.

Non, il y a une religion dominante au Québec et on vient tout juste de fonder un parti qui s’en réclâme à grands cris. Cette religion, c’est l’humanisme, et plutôt que d’affirmer le caractère sacré d’un livre ou d’un dieu ou de son prophète, elle sanctifie l’être humain.

Vous me permettrez d’affirmer que c’est une sanctification tout aussi irrationelle que la sanctification religieuse (et par pitié, n’oubliez pas que « irrationel » n’est pas nécessairement un synonyme de « faux », « stupide », « intégriste » ou « du niveau intellectuel de Richard Martineau »). Vous me permettrez aussi de ne pas revenir au débat philosophique sur la question qui s’étire depuis la Renaissance. Parce que, de un, rares sont ceux qui ont été convertis à l’humanisme en lisant des oeuvres philosophiques (c’est l’environnement social, le discours public qui compte), et que, de deux, si je fais ça je vais être obligé de relire Kant et mon gastro-entérologue me l’interdit formellement.

Non, je préfère plutôt donner un petit exemple qui en dit long sur le sujet, à savoir la déclaration d’indépendance des États-Unis qui affirme que l’égalité des hommes (sic) est une vérité « qui va de soi » (« We hold these truths to be self-evident... »). Avouez d’emblée que, question réthorique, ça vole assez bas; s’il fallait qu’on puisse justifier n’importe quoi par « ça va de soi », j’ai un peu peur de ce que ça donnerait.

Mais ce qui est intéressant là-dedans est que Benjamin Franklin a suggéré cette formulation pour remplacer la formule originale, de Thomas Jefferson : l’égalité des hommes (soyez patiente, mademoiselle) est une vérité sacrée (« We hold these truths to be sacred... »). Comment a-t-on pu se permettre une telle substitution? Parce que les deux expressions expriment, pour la plupart des gens, le même processus intellectuel.

Ça nous donne enfin un angle de comparaison valables : d’un côté les grands symboles religieux, de l’autre la « dignité humaine » (dont le texte sacré est la Déclaration des droits de l’Homme, et soyez tranquilles mesdames, cet Homme a un gros H). Que l’un ou l’autre soit touché, et tout de suite les adhérents de la religion correspondante se mettent en colère.

Vous me direz qu’ils foutent le feu aux ambassades du Danemark et boycottent des laiteries, pas nous. Un pas en arrière, s’il vous plaît, et imaginez que quelque chose comme ça se produise « ailleurs », que le gouvernement concerné affirme que pour des raisons de principe il est hors de question de s’excuser ou de réprimer les auteurs de cet acte et que plus de 80% de la population du pays en question supporte son gouvernement sur ce point. Non, on ne brûlerait pas leurs ambassades : parce qu’on est civilisés, on leur enverrait une force d’occupation pour les éduquer, pour leur propre bien.

Et juste avant que vous ne me laissiez un commentaire pour me l’indiquer, je sais, je sais, ce n’est pas la même chose : notre religion à nous, elle est vraie. Ça va de soi.


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