13 mars 2006

L'histoire expliquée aux êtres humains

Je me suis retrouvé hier devant un groupe d’une douzaine de personnes qui n’on rien à foutre de l’histoire et, comme j’ai un petit côté facétieux (lire : je trouve du plaisir dans la souffrance des gens), je les ai longuement interrogés sur l’histoire. Puisque vous êtes assise (ou alors assis, ce n’est pas moi qui va aller vérifier) devant votre ordinateur et vous avez visiblement du temps à perdre, laissez-moi vous soumettre au même traitement, à cette différence près que vous, vous ne pouvez pas arrêter le flot de mon érudition.


Alors je continue sans trop prêter attention à vos protestations (vous avez déjà cliqué Next Blog » anyways). Voici : Un des grands secrets de ma profession, grand secret ignoré du grand public, c’est que toutes les histoires ne sont pas également étudiées.


(Évidemment, ça reste secret tout simplement parce que tout le monde s’en fout, donc le petit côté ‘mystique-scintillant-Graal-vaudou-dans l’Atlantide’ en prend pour son rhume, mais on a la mystique qu’on peut. Ayez pitié d’un pauvre doctorant, après tout, je ne vous demande même pas d’argent.)



Il y deux cents ans, il n’existait à peu près personne qu’on pouvait qualifier d’historien professionel. Ceux qui travaillaient le sujet le faisaient en parallèle à leurs activités professionnelles. Il y a aujourd’hui, à travers le monde, des dizaines de milliers de personnes qui gagnent (ou perdent, c’est selon) leur vie à étudier et enseigner l’histoire à temps plein. La grande majorité d’entre eux se consacre à divers aspects de l’histoire américaine et européenne, alors que ne sommes probablement que quelques centaines à travailler sur le Moyen-Orient (qui a pourtant une histoire aussi longue, complexe et documentée que celle de l’Europe). Résultat?


Vous levez le doigt, vous êtes sur le bout de votre siège, frétillante, « Professeur, professeur, j’ai la réponse! ». Pas étonnant, puisque mes lecteurs à moi, ce ne sont pas des deux de pique . Je vous donne le droit de parole, vous me dites que l’histoire du Moyen Orient est moins connue que l’histoire européenne. B+, retournez vous asseoir et laissez-moi finir.


D’un certain point de vue, l’histoire du Moyen-Orient est très bien connue; on ne découvrira pas un nouvel empire, une nouvelle bataille qui a changé l’histoire politique au moyen-âge ou un nouveau personnage politique qui a introduit les idées de Voltaire en Transcaucasie. Non, de ce point de vue là, il est à peu près impossible qu’il reste des gros morceaux cachés.


Ce que les européanistes possèdent et que nous n’avons pas, par contre, c’est l’esprit d’émulation (ou la compétition, ça revient souvent au même) qui fait que l’histoire est une discipline qui évolue. La même chose qui a poussé Marc Bloch et Lucien Febvre, dans les années ’20, à fonder une école de pensée historiographique qui suggère d’utiliser des sources (oeuvres d’art, pièces de monnaie, architecture) et des approches (ethnologie, archéologie, économie, etc.) aussi eclectiques que possible. La même chose qui a poussé Emmanuel Le Roy Ladurie, dans les années ’70, à étudier des mentalités et interactions sociales d’un village médiéval à travers des registres de procès d’inquisition.



La conséquence directe, je suis tombé dessus par le biais de la critique, dans le New York Sun, de Osman’s Dream, un livre sur l’histoire de l’Empire Ottoman par Caroline Finkel.



Le critique, Adam Kirsch (semble-t-il fort bien coté), affirme que l’auteure (qui, soit dit en passant, n’est d’ailleurs pas particulièrement mauvaise comme historienne) se limite à énumérer des noms de sultans et de batailles sans analyser ou expliquer les énénements qu’elle raconte ni discuter de la vie quotidienne et des idées des gens dont elle parle, bref, qu’elle est emmerdante à mourir.



Alors je vous dévoile un autre grand secret, ignoré de ceux qui ont la chance de ne pas être des historiens du moyen-orient : Kirsch a tout à fait raison de considérer Caroline Finkel barbante au possible, sauf que ce n’est pas de sa faute à elle : on est tous comme ça, ça fait partie de la description de tâche.




2 commentaires:

Marc André Bélanger a dit...

L'analyse des événements ne fait-elle pas également partie de la description de tâches? ;-)

En fait, l'histoire de l'Afrique noire précoloniale est vachement moins connue que celle du Moyen-Orient, n'est-ce pas?

Votre Dévoué Ambassadeur a dit...

Effectivement, c'est triste de penser qu'il y en a des plus mal pris. Mais c'est très précisément ce qu'avait en tête la personne qui a inventé l'expression "quand on se compare, on se console"...;-)