09 mai 2006

Histoire: Secondaire (2/2)

Résumé le l'épisode précédent: Pris par la queue de la tempête de mots qui souffle sur la page Idées du Devoir après qu'un certain rapport ait suggéré d'accoler à l'histoire le mot "pluriel" accordé au féminin singuler, votre dévoué ambassadeur se met à divaguer et imagine que le concept de courage (et l'idée d'avoir un coeur d'airain, Dieu sait où il est allé pêcher ça) s'applique à un type qui vous parle de sa job d'historien en singeant un animateur de ligne ouverte à TQS. Au dernières nouvelles, il avait laissé monsieur Ringuette, de Schefferville, patienter au téléphone pendant quelques jours.

[petite musique de harpe]

Monsieur Ringuette, le Québec vous écoute.

"L'histoire est remplie d'exemples pour l'édification des jeunes âmes, n'est-ce pas. Qui ne sait pas d'où il vient ignore où il va, n'est-ce pas. Moi-même, en ma jeunesse, j'ai été terriblement inspiré par l'exemple de l'esprit d'aventure d'Étienne Brûlé..."

Monsieur Ringuette, je suis certain que la municipalité de Schefferville crève de fierté d'héberger un homme du moyen âge. N'y voyez aucune insulte, je veux simplement dire qu'il n'aurait eu aucun historien il y a mille ans si personne n'avait pensé comme vous à l'époque. Cela étant dit, vos homologues sont aussi nombreux aujourd'hui, et pas des moindres: Gérard Bouchard nous tint à peu près ce langage à propos des Patriotes.

Le problème (au cas où vous ne l'auriez pas remarqué, je vois des problèmes partout), le problème est que -n'en déplaise à l'excellent historien qu'est le Professeur Bouchard- ce n'est pas de l'histoire. Ou alors c'est de l'histoire mal faite, dans la mesure où cette approche impose une vision résolument contemporaine (est-ce que j'ai vraiment utilisé l'expression "résolument contemporaine"? Oh misère...) sur des événements et des manières de penser qui n'ont rien de contemporain. On doit, au mieux, reléguer au notes de bas de pages le fait que les Patriotes n'avaient aucune intention de voir leur beau projet démocratique s'appliquer à la moitié féminine de la population, et on doit présenter les autorités militaires britanniques comme motivées d'abord et avant tout par le doux plaisir d'être le méchant qui flatte un chat persan au sourire méprisant en rêvant d'être maîtres du monde (mwah ha ah!). Le mieux qu'on puisse espérer, en fait, est de mettre le tout sur le compte d'un "oui mais c'était une autre époque" qui est une garantie-ou-argent-remis de ne pas comprendre les gens dont on parle. Oh, et Étienne Brûlé ne comptait pas sur un plan d'appels interurbains à bas prix quand il partait dans le bois. Désolé, Ringuette, tu ne passes pas le test toi non plus. On a le temps pour un dernier appel, monsieur Voyer de Gatineau.

"Il faut former des citoyens! Des citoyens! L'Histouare, c'est pour former des citoyens!"

Ouaip, vous brûlez. Comme le dit la charte du Parti Libéral, la vérité sort de la bouche des Gatinois. Une certaine connaissance de l'histoire peut effectivement aider à (ou plus exactement, est absolument nécessaire pour) comprendre l'actualité. Mais à moins d'être un maniaque unidimensionnel qui pense que Louis-Joseph Papineau est un des sbires de Raymond Villeneuve (ça existe, c'est même assez commun), on doit avouer que la pertinence de ces racines a une forte tendance à se faire rare quand on retourne vers un passé plus lointain. Bien sûr, l'Acte de Québec nous a donné le Code civil en 1774, mais c'est la conséquence plutôt que l'épisode lui-même (et les circonstances qui l'entourent) qui demeure pertinente aujourd'hui. De mettre l'emphase sur les liens (tout ce qu'il y de plus réels) de cette origine avec la Révolution américaine serait à peu près l'équivalent de décrire, dans une biographie politique de Pierre Elliott Trudeau, une scène de sexe modérément torride de l'hiver 1919 au cours de laquelle Le Québécois a été conçu. Ça vous excite peut-être (je ne suis pas du genre à juger), mais j'oserais affirmer ce n'est pas hyper pertinent.

Tout ça pour dire qu'un cours de citoyenneté est une option valable, voire même souhaitable, mais ce n'est pas un cours d'histoire.

Et voilà, le chat (persan, avec un sourire méprisant, en train de se faire flatter par un impérialiste britannique qui trempe son scone dans une tasse de thé Darjeeling) est sorti du sac. Je suis un historien qui dit que les cours d'histoire au secondaire ne devraient pas être une priorité.

Ben coudonc, je me sens un petit peu comme un rabbin antisémite, moi, tout d'un coup.

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