22 mai 2006

Quitter Kadikoy

Demain je quitte Kadikoy, le quartier le plus agréable de toute la Turquie, le centre névralgique de la vente de livres usagés, de cafés cools, de bars qui réussissent à n'être ni crados ni ridiculement chers. Je prends l'avion et je vais m'installer, pour l'été, dans la seule ville qui peut rivaliser: Montréal. Je m'en vais rejoindre la famille, des amis, un p'tit joint et une grosse poutine avec du bacon. Vachement intellectuel, comme vous voyez.


Il n'y a pas beaucoup d'étrangers qui visitent le quartier ou qui y habitent. Kadikoy est sur la rive asiatique et, pour la majorité, ça en fait l'équivalent d'une région éloignée. Ignares! Faut avouer, être un étranger à Istanbul veut le plus souvent dire être soit touriste, soit snob. La plupart des Nord-Américains et Européens habitent des quartiers qui leurs sont désignés, qui leur offrent tous les ingrédients pour se faire la bonne bouffe de par cheu zeux et les dispense du besoin d'articuler ne serait-ce qu'un seul mot de la langue locale, des quartiers où il n'est pas rare que tous les voisins admettent volontiers qu'ils n'aiment pas les Turcs. Ceux qui sont à Kadikoy sont assez nombreux pour ne pas être des curiosités, ce qui fait du quartier un des rares endroits du pays -peut-être le seul- où les marchands sont habitués à entendre leur langue enrobée d'un accent anglais. Ou français. Parfois même polonais, mais c'est seulement quand ma collègue Carolina vient donner ses cours.

Tenez, au moment d'écrire ces lignes, y'a un groupe de jeunes drogués habillés à la hippie qui se tient de l'autre côté de la rue et qui fait jouer du Manu Chao; un peu plus et ils allaient jouer du tam-tam dans un parc sur le bord de la montagne (on en a quelques-unes, mais aucune qui accote le Mont-Royal). Vous voyez bien pourquoi je me sens un peu chez moi, ici.

Oh, mais une minute, c'est le monde musulman ici, non? Les barbus à grandes dents qui se cachent derrière les mosquées, l'appel à la prière qui vous a fait si peur au début de L'Exorciste, votre tante qui a annulé son voyage en Turquie, parce que, eh, franchement, c'est quand même un peu dangereux ce monde là...

Il y a quelques mois, au moment du brouhaha autour des caricatures danoises, j'ai entendu un extrait d'entrevue avec un pauvre hère pakistanais ou afghan ou je sais pas trop quoi (c'est fou, aujourd'hui, il y a des pauvres hères un peu partout). Le type en question, enragé, affirmait que Danemark était la pire ville américaine, celle qui devrait être la prochaine sur la liste "À Bombarder" d'Al-Qa'ida.

Mêlé mêlé, en effet, but aren't we all. La semaine dernière, je marchais sur la rue principale de Beyoglu (le quartier Ste-Catherineouestesque où j'aurai le malheur d'habiter l'an prochain), quand je me suis retrouvé au milieu d'une foule qui s'est mise à scander, juste au moment où je passais (j'ose espérer que c'est un adon), "Katil ABD, Ortadogudan Defol": "USA, Assassin, Fous le Camp du Moyen-Orient". Eh bien vous prendriez les manifestants un par un et vous leur demandriez si leur slogan est synonyme de "USA, Assassin, Fous le Camp d'Ici", et je vous garantis qu'au moins la moitié vous corrigerait en remplaçant "ici" par "là-bas".

Oh ouais, vous voulez que ce soit tout pareil, qu'on mette tous les Musulmans dans la même boite, parce que c'est plus pratique pour les éduquer comme ça. À Kadikoy, vous en trouveriez pour vous dire "Qu'est-ce que j'en ai à foutre, moi, des Musulmans", un peu comme, ben, qu'est-ce que vous en avez à foutre, vous, des Catholiques?




Tout ça pour dire que l'Ambassade, faisant suite à sa perfide habitude de transgresser toutes les règles du bon sens diplomatique, déménage. On ne ferme pas, on repeint seulement les murs en vert. Je reste au poste.

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