08 juin 2006

Urbain, Lucien, Benoît et Thérèse

J'ai fait un rêve extraordinaire l'autre jour, un rêve qui m'a fait comprendre toutes sortes de choses importantes, un rêve qui m'a ouvert sur de nouvelles dimensions. Mais comme ça ne me tente pas de vous en parler, je vais plutôt vous raconter une histoire qui commence avec Lucien Francoeur et qui finit avec Mère Thérésa.

Lucien, c'est l'ancêtre, le patriarche, l'origine de tout en cela comme en autre chose. À ma connaissance, c'est lui qui s'est le premier affiché comme "urbain" au Québec, le premier auteur de poésie urbaine. Un dieu.

Étant un béotien, je n'ai pas très bien compris ce qu'il entendait ainsi par "urbain". Pire, j'ai bu ses paroles religieusement et je me suis dit que s'il est Urbain, je peux bien être Benoît (ce qui, selon Robert, fait de moi un être "bon et doux", tout comme un certain pape qui fut autrefois membre des jeunesses hitlériennes). Remarquez, ça aurait pu être pire, j'aurais pu choisir les mauvaises toilettes et m'appeler Benoîte, vocable qui désigne à la fois une vieille féministe et une fleur qui fait vomir (ça encore, c'est Robert qui me l'a dit).


J'ai été envahi de la vague impression d'avoir mal compris l'ancêtre, le patriarche, l'origine de tout en cela comme en autre chose quand les urbains ont commencé à tapisser la toile québécoise. En fait, une étude a démontré que 34,5% des blogues québécois se disent urbains d'une façon ou d'une autre. Je ne veux pas nommer de nom, de toute façon vous les connaissez déjà. L'important est que j'ai dû en arriver à une conclusion déchirante: Eh bien non, Lucien ne parlait pas du pape.

[Petit aparté littéraire: Il y a de fortes chances que ce soit la première fois que vous lisez la phrase "Eh bien non, Lucien ne parlait pas du pape.", un phrase qui se prête pourtant à des milliers d'usages. Je ne vais pas me fâcher si vous l'utilisez pour débuter votre prochain roman, je vais même être flatté (et peut-être aussi vaguement dégoûté, pour des raisons qui ne vous regardent pas).]

Alors, qu'est-ce que ça veut dire, urbain, dans ce cas-là? Je suis retourné voir mon vieil ami Robert, qui m'a offert ce que les documents officiels du Ministère du Jargon et de la Sémantique Sanitaire appelleraient des "pistes de réflexion". Urbain, ça peut vouloir dire qui fait preuve d'urbanité, bref, qui sait se tenir en société (pour ceux que leur maman a élevés en pourceaux, ça veut dire éviter de mettre ses sous-vêtements dans le congélateur pour les empêcher de puer et autres délicatesses du genre, surtout si vous êtes du genre à demander à l'élue de votre coeur de vous servir de la crème glacée).

Le problème, évidemment, c'est que l'expression qu'accompagne urbain garde rarement son sens quand on lui substitue "bien élevé": il y a un type, un blogueur en vue qui prétend faire de la prose urbaine et il ne se gêne pas, lorsque c'est pertinent, pour parler de vomi. Eh ben le simple fait d'en arriver à un point où il est pertinent de parler de vomi aurait probablement l'heur de choquer les chantres de l'urbanité. Et inversement, si jamais vous êtes du genre à regarder des émissions de télé où on tresse le poil de vigogne et on masse le chakra de légumes amérindiens, vous comprendrez que "Cultivé et Urbain" tombe un peu à plat. Non, Robert, une fois de plus tu fais fausse route.

"Gnèzeu!", me dites-vous lorsque enfin interrogés, "urbain, ça veut jusse dire en ville!" Bon, d'accord, mais en ce cas, que veut-on vraiment véhiculer par ce vocable? L'inverse de la campagne, bien sûr. Et comment comprendre l'inverse de la campagne si ce n'est en tentant de décrire la campagne?

La campagne, tout le monde le sait, est une demoiselle en détresse qui est de plus en soumise à l'agriculture industrielle. Maïs transgénique mi-végétal mi-animal, méga-porcheries, veaux aux hormones hydroponique, ouais! La campagne, ça change tout le temps, ça se mondialise à un rythme effréné. Urbain, ça doit donc vouloir dire quelque chose de stable, de solide, quelque chose que le temps n'ébranle pas.

J'ai grandi à la campagne, moi, je sais de quoi je parle. Vous n'avez pas connu ça, vous, d'aller tirer des siffleux au .12. Si ça se trouve, vous ne savez même pas de quoi je parle. Eh bien laissez-moi vous dire que c'est une activité familiale vachement instructive, qui permet aux enfants de collaborer avec leur père (vous m'avez bien lu, ma gang de féminisses, leur père) dans la préparation de confiture de vermine. C'est aussi une activité vraiment violente. Tout au contraire urbain doit donc avoir quelque chose qui tient à la fois du pacifisme et du refus d'être parent. On avance, on avance.

Dernier élément, la campagne est réputée pour la beauté de ses paysages. Vous n'avez pas vu le film? Vous savez, le film, là, où c'est que ça finit que le gars pis la fille regardent le soleil se coucher sur le champ de luzerne pendant que le chien s'énerve dans la boîte du pickup? Ça ne vous dit vraiment rien? Dommage, c'était vachement esthétique (mais TVA va sûrement le repasser un de ces après-midis). Anyways, la campagne, c'est beau, donc urbain doit être laid.

Alors, récapitulons: Qu'est-ce qui est conservateur, pacifiste, chaste et pas très agréable à regarder? Je vous le donne en mille, Mère Thérésa, dont la mort ne fait rien pour améliorer les choses.

Et maintenant, je me rends compte que Mère Thérésa a inspiré non seulement Lucien Francoeur (l'ancêtre, le patriarche, etc.), mais aussi 34,5% des blogues québécois.

Si j'étais un lépreux, je serais vraiment fier.

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