29 octobre 2006

Just watch me (moi et mon Afrique)

Le temps est au vite vite vite, vous ne prenez plus le temps de bien vous alimenter et tout le tralala. On veut ça tout de suite, pas demain, on veut pas que ça prenne vingt minutes, enweille déguedine, Dan, comme Marco Materazzi.

Ben moi j'ai compris l'esprit du temps (Zeitgeist pour les intimes, surtout les intimes qui parlent allemand):

Merde aux critiques de livres, c'est trop long. Moi, je fais des critiques de titres. Just watch me.


Je vous parle de "Mon Afrique", par la journaliste Lucie Pagé. Je pense que livre parle d'apartheid (une affection du colon qui provoque un renflement des bantoustans), de lutte politique courageuse et de bon sentiments, mais c'est sans importance: de un, je n'ai absolument pas l'intention de le lire, et de deux c'est une critique de titre, pas une critique de livre.

"Mon Afrique" c'est deux mots qui prouvent qu'on n'a pas besoin d'écrire des pages pour se couvrir de ridicule. Et pour s'attirer les foudres d'un historien québécois exilé à Istanbul (tremblez! tremblez! craignez la puissance de mes lokums aux pistaches passés date!)

Je ne sais pas qui, de l'auteure ou de ses éditeurs, a choisi ce titre, mais chose certaine la personne en question a fait preuve soit d'un mépris tout ce qu'il y a de plus colonialiste, soit d'un crétinisme effarant. D'abord parce que rares sont les gens qui "possèdent" l'Afrique au point de pouvoir utiliser une telle expression. Cecil Rhodes peut-être, ou alors le Roi des Belges, mais (sauf votre respect) certainement pas une journaliste qui milite pour le droit des pigistes à vivre au-dessus du seuil de la pauvreté.

Difficile surtout d'imaginer que la personne qui a choisi ce titre ait pu ignorer l'arrière-goût colonialiste d'un tel titre. Elle fait peut-être partie du clan des négationistes pour qui les Québécois qui se promènent au Lesotho partagent avec les locaux une expérience commune de colonisés (et inversement, quand un Lesothan vient visiter le Québec... wait a minute, il peut pas visiter le Québec, il vient de se faire refuser le visa...). Elle fait peut-être aussi partie de cette race d'atrophiés du contexte pour qui les connotation n'existent pas, qui rencontrent un backpacker suédois en Indonésie et font référence à son sac à dos en l'appelant le "fardeau de l'homme blanc".

Et encore, il ne s'agit là que du premier des deux mots du titre. Pensez-y un peu: L'auteure a passé dix ans dans un pays africain, et par conséquent se tape un titre qui englobe tout le continent. Comme si une décennie de journalisme en Roumanie pouvait conférer à qui que ce soit le titre de "Spécialiste de l'Europe".

L'auteure en question vient de commettre une suite à son Afrique, cette fois intitulée "Notre Afrique". Ça s'améliore, ça s'améliore. N'empêche que c'est encore loin de se limiter à l'Afrique du Sud. C'est surtout encore très loin de "Leur Afrique".

Vous trouvez que j'y vais un peu fort? J'ai pas le temps de lire le livre (qui est du reste relativement difficile à trouver dans les librairies stambouliotes), c'est précisément pourquoi je me limite à critiquer le titre. Et de toute façon, avec un titre comme "Just watch me", vous deviez bien vous attendre à quelque chose de sommaire et brutal.


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20 octobre 2006

Comme un ver sur un hameçon


Je n'ai pas écouté Chère Bruyère, le dernier album de Leonard Cohen. Pas eu le courage, après l'immonde platitude de son avant-dernier, Ten New Songs. Comme si le bien-être que lui ont apporté cinq ans de bouddhisme à temps plein avait assassiné à grands coups de hache sa "famous golden touch".

Ben moi, j'ai la solution à son problème. D'ailleurs j'ai des solutions à tous les problèmes depuis qu'on m'a donné accès aux secrets mystiques de l'Orient. (Sauf pour toi, ma toute-belle, tu ne la retrouveras jamais, ta virginité. Hein, quoi? OH BOY!!!... Ok, j'avais mal compris. Mais je ne pense pas pouvoir régler ça non plus).


Anyways, la solution, le remède de cheval, c'est "Hayko Cepkin, 'Cohen ve Ben konseri', Balans, Beyoglu/Istanbul, 17 Ekim 2006". En un p'tit peu plus québécois, ça veut dire un Arménien stambouliote avec un accent turc à couper au couteau qui, dans le cadre d'un concert hommage à Leonard Cohen, nous gueule une version quasi death-metal de "Bird on the Wire" en se tortillant comme un ver qu'on aurait trempé dans l'acide avant de l'accrocher sur un hameçon. C'était un peu comme voir un accident de voiture au ralenti, un accident de voiture qui vous donne le goût de thrasher comme un malade. N'empêche que pendant trois secondes et quart, j'ai comme qui dirait flatliné.

Alors si par hasard, sur St-Laurent, vous voyez Le Poète qui fait son petit tour au parc, si jamais vous en avez le courage, si vous croyez qu'il est encore capable d'en prendre, alors passez-lui le message. Ça devrait être suffisant pour qu'il nous ponde un autre Songs of Love and Hate.

Et vive les drogues dures.


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13 octobre 2006

Un peuple sans littérature

Il y a presque deux ans, quand Orhan Pamuk a affirmé à un journal suisse que "trente mille Kurdes et un million d'Arméniens ont été tués sur ces terres, et personne d'autre que moi n'ose en parler", une amie journaliste m'a affirmé sur un ton sarcastique que ce n'était qu'un move pour gagner le prix Nobel. Touché.



Mais plus encore que l'Académie Suédoise, c'est Jacques Chirac qui a donné le Nobel de littérature à Pamuk. En France c'est l'année "L'Arménie mon amie". Pour fêter ça, le président s'est payé une visite officielle dans le Caucase et une loi qui ressemble étrangement à celle qui a failli transformer les affirmations de Pamuk en sentence d'emprisonnement en Turquie. Vous me permettrez d'éviter le fond du débat (je tiens encore à la vie), et me contenter d'affirmer qu'une vérité dont est illégal de débattre même dans les cercles académiques est une vérité qui crée ses propres ennemis et autres théoriciens de la conspiration. Suffit de dire que les doctes Suédois, en plein débat sur leur futur lauréat, se levaient à chaque matin avec des journaux discutant du génocide arménien.

Non, ce qui m'intéresse, c'est la littérature de Pamuk. Un collègue m'a demandé hier combien de ses livres j'ai réussi à terminer. Trois en quatre essais, ce qui est semble-t-il une bonne moyenne. Un immense débat existe entre ceux qui le qualifient de génie et ceux qui l'accusent d'être l'incarnation de la, comment on dit en français? Boulechite. Ou quelque chose du genre. Certaines de ses oeuvres, comme "Le château blanc", valent la peine d'être lues pour le magnifique tour de passe-passe littéraire qui lui tient lieu de conclusion. Dans d'autres cas, comme "Le livre noir", je n'ai tout simplement pas compris où il voulait en venir mais, comme pour les films de Fassbinder, je lui ai laissé le bénéfice du doute en me disant qu'il était tout simplement trop intelligent pour moi. J'ai quand même moins de doutes avec Fassbinder.

Une autre critique qu'on lui fait est que son style littéraire est de loin supérieur en traduction, manière polie de dire qu'il écrit comme un pied. Tout ça pour dire qu'il est clair dans l'esprit de la plupart des gens qui s'y connaissent que c'est à des raisons politiques que Pamuk doit son statut littéraire. Comme la plupart des Nobels de ces dernières années. Comme la plupart de ceux qu'on qualifie de "géants littéraires". Ce n'est en rien négatif, ça veut simplement dire que ce sont des gens qui pensent. Ce n'est pas le genre de chose qui abonde dans le monde littéraire québécois.

Il y a deux ans, j'ai passé mon été à lire une douzaine de "jeunes auteurs prometteurs de la relève québécoise". Anick Fortin, Stanley Péan, Nadine Bismuth, Nelly Arcan, Marie-Hélène Poitras, etc. J'ai appris des tas de choses sur les relations de couple et les relations homme-femme et comment ça se passe quand on tombe en amour ou quand on divorce. En y repensant un peu plus tard, je me suis rendu compte que pas un seul d'entre eux n'abordait quelque idée politique que ce soit. Mes amis étrangers du type trippeux littéraires croient que je blague, surtout ceux qui savent à quel point point on se tiraille entre impérialisses fédéralisses et racaille séparatisse.

Et ça vaut même pour nos grandes idoles littéraires. Michel Tremblay et Réjean Ducharme écrivent fabuleusement bien et comprennent de façon magistrale les recoins les plus obscurs de la psyché humaine. Mais si on parle d'"écrivains à idées", de gens qui ont une vision du monde qui déborde leurs personnages, de gens de qui ont peut extrapoler qu'ils analyseraient un débat social d'une certaine façon (de Camus à Houellebecq, de Kafka à V. S. Naipaul), eh ben... D'accord, je suis loin d'avoir tout lu, mais à part peut-être Dany Laferrière (ou Hubert Aquin pour ceux que l'immaturité n'irrite pas) et quelques autres que je ne connais pas, le Québec ne va pas ch... loin. Au Québec, les artistes qui ont quelque chose à dire, ce sont les Cowboys Fringants, Loco Locass, Richard Desjardins, Denis Chouinard, Philippe Falardeau, Denys Arcand. Des chanteurs et des cinéastes, rarement des gens qui écrivent des livres.

Il y a plus d'un siècle et demie, un certain Lord a affirmé que nous sommes un peuple sans littérature. Eh ben je pense que, encore aujourd'hui, il n'est pas totalement dans les patates. Envoyez-moi paître si vous y tenez. N'empêche que ceux qui attendent un prix Nobel de littérature québécois ne devraient pas retenir leur souffle. À moins, évidemment, que quelqu'un se mette en tête de promulguer une loi qui nous empêche de -ou nous oblige à- parler de génocide amérindien.


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08 octobre 2006

Remoulure

Il y a les remakes, qui réinterprètent une oeuvre passée pour profiter de sa popularité. Il y a les remixes, qui réarrangent une interprétation passée pour lui donner une nouvelle sonorité. Eh ben moi, je vous offre une remoulure, qui consiste à réécrire un post tiré d'un autre blogue, à le passer à la moulinette pour en exposer le potentiel gâché, dans la forme et dans le fond, un potentiel gâché par... eh bien, je sais pas trop quoi. Probablement des coins tournés trop ronds. Anyways, je m'exécute, bien sûr, mesquinement caché sur les hauteurs de la vieille Constantinople, dissimulant une très haute opinion de moi-même sous un pseudonyme. Avouez qu'il fallait y penser.

Ainsi donc, comme je disais, l'original est tiré de Verstehen, un blogue québécois relativement connu (allez, quoi, il reçoit quand même quatre fois plus de visiteurs que le mien...) et dont objectif est de promouvoir l'image de l'intellectuel au Québec. Pas nécessairement une image positive, d'ailleurs. Non, il semble que l'auteure (Valérie Gagnon) s'emploie d'abord et avant tout à rendre les gens conscients que, même sur nos arpents verts et blancs, certaines personnes essaient de ressembler à l'archétype qui nous vient en tête quand on pense "intellectuel". En Loden. Genre Nouvel Obs'. Vous connaissez la chanson.

Alors voici ma version, ma remoulure. J'ai ajouté l'original un peu plus bas:



Jeudi après-midi, ligne bleue, versant snob de Jean-Talon. À courir d'un bout à l'autre de la ville depuis ce matin, je me prends à rêver d'une carte Sous-Terre Miles. Rien à faire. Rien d'autre que d'épier de ceux avec qui je partage le wagon, le crâne rasé de l'un, le bec de lièvre de l'autre, la lecture d'une troisième... Lecture? C'est vite dit. Un livre sur le tarot, plutôt, sujet duquel même Italo Calvino n'a pas réussi à tirer de littérature digne de ce nom.

De Castelneau. Me tournant le dos, elle en est à l'interprétation de la quatrième carte, celle par laquelle la divination se produit. On n'a pas idée de croire à de telles conneries.

Parc. Et si je l'abordais? Et si je lui faisais offrande de ma sagesse et de mes connaissances sur Descartes et le libre arbitre? Mon propre libre arbitre, incarné dans une réflexion profonde sur ses lectures, pourrait-il avoir un impact sur son destin? Qu'en dirait la quatrième carte de son tarot?

Acadie. Ma taroteuse est toujours là, n'ayant pas bougé d'une page, lisant à un rythme d'escargot (si tant est que lisent les escargots). Elle arrive probablement de Montréal-Nord ou de Saint-Michel. Elle se rend visiblement à Côte-des-Neiges. Le profil parfait pour chercher l'espoir d'une vie meilleure dans un paquet de cartes. Un paquet de cartes à jouer, pas de cartes d'affaires.

Outremont. Le libre arbitre est par définition l'enemi de la prédestination, elle-même la base sur laquelle repose le pouvoir divinatoire du tarot. Son choix de lecture est donc une profession de foi anti-cartésienne. Et si je décidais de l'aborder? Affirmerait-elle que mon action était dès le départ écrite quelque part entre les arcanes majeures et mineures? Comment pourrait-elle nier que c'est mon propre libre abitre qui a initié mon action? Et si mon libre arbitre n'était qu'une impression, qu'un masque finement ajusté sur un squelette de déterminismes?

Édouard-Montpetit. Incroyablement, elle n'a pas encore tourné la page. Je ne veux pas nuire à sa concentration, elle qui lit sûrement si peu. Je ne veux pas l'insulter, elle a probablement honte de son peu d'éducation. Je ne veux surtout pas enfreindre la règle qui dit qu'on n'aborde pas les étrangers dans le métro. C'est une règle non-écrite, un déterminisme social. Je me demande si Descartes aurait foutu Durkheim à la poubelle au même titre que les diseuses de bonne aventure.

Université-de-Montréal. C'est somme toute vrai, il est écrit je la quitte ici. En pattes de mouche dans mon agenda.


Voici maintenant l'original. Santé Canada recommende d'abandonner immédiatement la lecture si vous ressentez de la douleur au niveau des articulations ou du thorax:


Réflexions cartésiennes

Hier, j'ai dû beaucoup de déplacer dans la métropole. Donc beaucoup de réflexion sur le boulot et la vie.
Une femme lisait debout posée sur une porte de métro un livre sur le tarrot. J'ai eu la soudaine envie de lui dire quelque chose d'intéressant portant sur son livre. Je me suis ensuite demandé quel serait la conséquence sur cette femme qui, sans aucun doute, portait une attention parliculière à ce livre censé l'outiller à prédire l'avenir.
Penserait-elle que notre conversation arriverait à point et que ce serait pas un hasar, car sa destiné le dicterait? Est-ce que cela changerait tout le cours de sa vie? Se rappelera-t-elle un jour de la personne qui l'a accosté dans le métro pour lui dire quelque chose de profond alors qu'elle lisait un ouvrage sur le tarrot? Ne serait-ce pas en fait elle qui changerait sa vie en formulant cette croyace? Est-ce vraiment une croyace?
J'en suis venue à cette question existentielle qui hante les cartésiens : comment alors départir la question qui se divise entre la possibilité que nous soyons maître de notre propre destin et l'autre qu'il existe un destin dans lequel notre avenir est déjà dicté?
Je n'ai finalement pas accostée cette dame, plongée dans cette réflexion qui était peut-être le fruit du destin... peut-être tombera-t-elle sur ce blog. Question de la resituer dans le contexte, cette rencontre se produisit sur le ligne bleue.

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02 octobre 2006

Flash

Lors de mon premier voyage en Turquie, il y a dix ans, j'ai eu un flash. J'ai compris la culture turque dans son essence la plus profonde et, à mon retour, j'étais capable de l'expliquer à ceux qui n'avaient pas atteint mon niveau d'expertise.

Un flash?


Ouaip, tout comme ce bidule photographique qui fait apparaître des détails normalement cachés, qui permet de transformer le jour en nuit, qui réussit à changer les propriétés physiques d'un petit bout de l'univers. Lorsqu'on est placés devant l'objectif, cette transformation est si rapide qu'on ne perçoit pour ainsi dire pas sa durée. Seule la personne qui, caméra à la main, décide de le déclencher pourra ultimement en voir le résultat sous la forme d'une photo. Décider de changer les règles de l'univers, imposer ce changement à tous ceux qui sont présent et être la seule personne à en profiter: Déclencher un flash, c'est littéralement prendre possession d'un endroit.

Exemple de flash, tirée de cette Grande Bible qui définit ses valeurs comme un "melting pot d'humanisme, d'écologie, de respect des peuples, d'autodérision, d'humour bon enfant, de quête d'authenticité, de nostalgie des paradis perdus et de clins d'oeil à Tintin" (c'est pas moi qui le dit), le Guide du Routard, qui nous dit de la ville turque de Konya qu'il est "Inutile d'y passer plus d'une journée", en ajoutant:

"Konya étant une ville d'intégristes musulmans, nos lectrices risquent d'être suivies en permanence ou accostées avec une insistance qui ne laisse aucun doute sur les arrières-pensées de ces coquins."

(Guide du Routard - Turquie, édition 2003-2004, p. 476)

Et voilà le flash: On débarque pour 24 heures, on détermine les règles de la réalité et on repart, en ne laissant à ces barbares d'autochtones que le temps d'apercevoir une moue dédaigneuse sous une épaisse couche de rouge à lèvres.

Il y a dix ans, je vous aurais planté un jugement sommaire sur le sujet en moins de temps qu'il ne faut pour dire "supériorité culturelle". Mais avec le temps, l'effet du flash s'est estompé, l'éclairage s'est amélioré, des dizaines de petits détails se sont ajoutés à travers les niveaux de gris qui se détachent en arrière-plan de cet inconfort qui accompagne la visite de certaines touristes à Konya.

Et s'il y a une chose dont la clarté est indéniable, c'est que j'ignore quelles sont "les arrières-pensées de ces coquins".
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