02 octobre 2006

Flash

Lors de mon premier voyage en Turquie, il y a dix ans, j'ai eu un flash. J'ai compris la culture turque dans son essence la plus profonde et, à mon retour, j'étais capable de l'expliquer à ceux qui n'avaient pas atteint mon niveau d'expertise.

Un flash?


Ouaip, tout comme ce bidule photographique qui fait apparaître des détails normalement cachés, qui permet de transformer le jour en nuit, qui réussit à changer les propriétés physiques d'un petit bout de l'univers. Lorsqu'on est placés devant l'objectif, cette transformation est si rapide qu'on ne perçoit pour ainsi dire pas sa durée. Seule la personne qui, caméra à la main, décide de le déclencher pourra ultimement en voir le résultat sous la forme d'une photo. Décider de changer les règles de l'univers, imposer ce changement à tous ceux qui sont présent et être la seule personne à en profiter: Déclencher un flash, c'est littéralement prendre possession d'un endroit.

Exemple de flash, tirée de cette Grande Bible qui définit ses valeurs comme un "melting pot d'humanisme, d'écologie, de respect des peuples, d'autodérision, d'humour bon enfant, de quête d'authenticité, de nostalgie des paradis perdus et de clins d'oeil à Tintin" (c'est pas moi qui le dit), le Guide du Routard, qui nous dit de la ville turque de Konya qu'il est "Inutile d'y passer plus d'une journée", en ajoutant:

"Konya étant une ville d'intégristes musulmans, nos lectrices risquent d'être suivies en permanence ou accostées avec une insistance qui ne laisse aucun doute sur les arrières-pensées de ces coquins."

(Guide du Routard - Turquie, édition 2003-2004, p. 476)

Et voilà le flash: On débarque pour 24 heures, on détermine les règles de la réalité et on repart, en ne laissant à ces barbares d'autochtones que le temps d'apercevoir une moue dédaigneuse sous une épaisse couche de rouge à lèvres.

Il y a dix ans, je vous aurais planté un jugement sommaire sur le sujet en moins de temps qu'il ne faut pour dire "supériorité culturelle". Mais avec le temps, l'effet du flash s'est estompé, l'éclairage s'est amélioré, des dizaines de petits détails se sont ajoutés à travers les niveaux de gris qui se détachent en arrière-plan de cet inconfort qui accompagne la visite de certaines touristes à Konya.

Et s'il y a une chose dont la clarté est indéniable, c'est que j'ignore quelles sont "les arrières-pensées de ces coquins".

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