13 octobre 2006

Un peuple sans littérature

Il y a presque deux ans, quand Orhan Pamuk a affirmé à un journal suisse que "trente mille Kurdes et un million d'Arméniens ont été tués sur ces terres, et personne d'autre que moi n'ose en parler", une amie journaliste m'a affirmé sur un ton sarcastique que ce n'était qu'un move pour gagner le prix Nobel. Touché.



Mais plus encore que l'Académie Suédoise, c'est Jacques Chirac qui a donné le Nobel de littérature à Pamuk. En France c'est l'année "L'Arménie mon amie". Pour fêter ça, le président s'est payé une visite officielle dans le Caucase et une loi qui ressemble étrangement à celle qui a failli transformer les affirmations de Pamuk en sentence d'emprisonnement en Turquie. Vous me permettrez d'éviter le fond du débat (je tiens encore à la vie), et me contenter d'affirmer qu'une vérité dont est illégal de débattre même dans les cercles académiques est une vérité qui crée ses propres ennemis et autres théoriciens de la conspiration. Suffit de dire que les doctes Suédois, en plein débat sur leur futur lauréat, se levaient à chaque matin avec des journaux discutant du génocide arménien.

Non, ce qui m'intéresse, c'est la littérature de Pamuk. Un collègue m'a demandé hier combien de ses livres j'ai réussi à terminer. Trois en quatre essais, ce qui est semble-t-il une bonne moyenne. Un immense débat existe entre ceux qui le qualifient de génie et ceux qui l'accusent d'être l'incarnation de la, comment on dit en français? Boulechite. Ou quelque chose du genre. Certaines de ses oeuvres, comme "Le château blanc", valent la peine d'être lues pour le magnifique tour de passe-passe littéraire qui lui tient lieu de conclusion. Dans d'autres cas, comme "Le livre noir", je n'ai tout simplement pas compris où il voulait en venir mais, comme pour les films de Fassbinder, je lui ai laissé le bénéfice du doute en me disant qu'il était tout simplement trop intelligent pour moi. J'ai quand même moins de doutes avec Fassbinder.

Une autre critique qu'on lui fait est que son style littéraire est de loin supérieur en traduction, manière polie de dire qu'il écrit comme un pied. Tout ça pour dire qu'il est clair dans l'esprit de la plupart des gens qui s'y connaissent que c'est à des raisons politiques que Pamuk doit son statut littéraire. Comme la plupart des Nobels de ces dernières années. Comme la plupart de ceux qu'on qualifie de "géants littéraires". Ce n'est en rien négatif, ça veut simplement dire que ce sont des gens qui pensent. Ce n'est pas le genre de chose qui abonde dans le monde littéraire québécois.

Il y a deux ans, j'ai passé mon été à lire une douzaine de "jeunes auteurs prometteurs de la relève québécoise". Anick Fortin, Stanley Péan, Nadine Bismuth, Nelly Arcan, Marie-Hélène Poitras, etc. J'ai appris des tas de choses sur les relations de couple et les relations homme-femme et comment ça se passe quand on tombe en amour ou quand on divorce. En y repensant un peu plus tard, je me suis rendu compte que pas un seul d'entre eux n'abordait quelque idée politique que ce soit. Mes amis étrangers du type trippeux littéraires croient que je blague, surtout ceux qui savent à quel point point on se tiraille entre impérialisses fédéralisses et racaille séparatisse.

Et ça vaut même pour nos grandes idoles littéraires. Michel Tremblay et Réjean Ducharme écrivent fabuleusement bien et comprennent de façon magistrale les recoins les plus obscurs de la psyché humaine. Mais si on parle d'"écrivains à idées", de gens qui ont une vision du monde qui déborde leurs personnages, de gens de qui ont peut extrapoler qu'ils analyseraient un débat social d'une certaine façon (de Camus à Houellebecq, de Kafka à V. S. Naipaul), eh ben... D'accord, je suis loin d'avoir tout lu, mais à part peut-être Dany Laferrière (ou Hubert Aquin pour ceux que l'immaturité n'irrite pas) et quelques autres que je ne connais pas, le Québec ne va pas ch... loin. Au Québec, les artistes qui ont quelque chose à dire, ce sont les Cowboys Fringants, Loco Locass, Richard Desjardins, Denis Chouinard, Philippe Falardeau, Denys Arcand. Des chanteurs et des cinéastes, rarement des gens qui écrivent des livres.

Il y a plus d'un siècle et demie, un certain Lord a affirmé que nous sommes un peuple sans littérature. Eh ben je pense que, encore aujourd'hui, il n'est pas totalement dans les patates. Envoyez-moi paître si vous y tenez. N'empêche que ceux qui attendent un prix Nobel de littérature québécois ne devraient pas retenir leur souffle. À moins, évidemment, que quelqu'un se mette en tête de promulguer une loi qui nous empêche de -ou nous oblige à- parler de génocide amérindien.


2 commentaires:

Arnould Malgène a dit...

Bon texte. Et aucune opposition. Ca doit vouloir dire que t'as raison.

Mais je suis pas sur que la supposition selon laquelle une oeuvre littéraire doit être nécessairement politique pour avoir de la valeur tienne la route. De toute facon, y'a rien qui soit complètement apolitique.

Beo a dit...

Moi aussi je suis d'accord avec ton billet, encore plus avec le fait que Dany Laferrière sort du lot!

Par conte je ne crois pas trop que nos auteurs visent des Prix.

En ce qui concerne Tremblay: ses pans d'Histoires sont un reflet de la politique du temps...ce qui n'est pas fou en soi!