19 novembre 2006

Impératif passé

En turc, tout comme en français, il est impossible de conjuguer un verbe à l'impératif passé. Si quelqu'un se mettait en tête d'essayer, ça donnerait quelque chose comme "ayez conjugué" ça n'aurait vraiment aucun sens.

Tout le contraire, dirait sûrement le bon docteur Khadir, de ces merveilleux petits messages qui ornent les paquets de cigarettes. Des messages qui sont d'ailleurs apparus en Turquie il y a quelques années déjà. Un d'entre eux, par exemple, affirme quelque chose qui se traduirait à peu près par "La cigarette crée une très forte dépendance. Ne commencez pas."

Mais ceux qui qui lisent les paquets de cigarettes sont ceux qui achètent les paquets de cigarettes. Et ceux qui achètent des paquets de cigarettes sont ceux qui ont déjà commencé à fumer. En s'exposant précisément et exclusivement au seul auditoire auquel il ne s'adresse pas, ce message détient sans doute le record de la publicité la plus mal ciblée de l'histoire. Tout ça parce que l'impératif passé ("n'ayez pas commencé") n'existe pas.

C'est un peu comme l'attitude d'une certaine réaction pacifiste (celle qui nous rend si fiers d'être québécois) par rapport à l'occupation américaine en Irak. Essentiellement, elle se résume à: "C'était vraiment une mauvaise idée". Sauf que quand pose la question de ce qu'il faut faire compte tenu des conditions actuelles, tout ce qu'on peut en tirer se résume à peu près à un impératif passé: "N'ayez pas envahi l'Irak". D'un point de vue rhétorique, comme disaient certains de mes collègues du secondaire "c'est genre, full impressionnant".

En poussant un peu, en répétant la question sans arrêt, en affirmant qu'on ne se contentera pas du sourire béat des ceuzes qui sont tellement contents d'être fiers d'avoir eu raison (et qui, de façon assez perverse, ont de plus en plus eu raison à mesure que les morts s'accumulent), on finit en général par obtenir le souhait que les Américains foutent le camp d'Irak tout de suite, immédiatement et sans délai.

Comprenez-moi bien: moi aussi j'ai toujours trouvé que cette invasion était une idée stupide, j'ai pu constater que sa mise en application a été bâclée. Et moi aussi, plus il y a de morts et de souffrance, plus j'ai eu raison de penser ainsi.

Sauf que si les Américains partaient tout de suite, immédiatement et sans délai, l'immense machine bureaucratique qu'est l'ONU n'aurait certainement pas la capacité de mettre cent cinquante mille soldats sur le terrain tout aussi tout de suite, tout aussi immédiatement et tout aussi sans délai (ce serait plus du double de tous les casques bleus actuellement déployés dans le monde-- alors que la plupart s'entendent pour dire que ce sont déjà là des effectifs insuffisants de la part des États-Unis). Et sans ce genre de support extérieur, l'espérance de vie du gouvernement al-Maliki serait comparable à celle d'une musaraigne arthritique au beau milieu de l'autoroute métropolitaine à l'heure de pointe. Ce qui prendrait sa place? Au mieux un gouvernement que les Talibans ne renieraient pas, au pire une guerre civile d'une sauvagerie qui pourrait finir par faire dire qu'au Darfour, au moins, y'a seulement un des deux côtés qui meurt.

Et tant que la nouvelle armée irakienne n'aura pas été suffisamment entraînée, ce sera comme l'histoire du coeur ouvert. Vous vous souvenez de cette chirurgie cardiaque pas vraiment nécessaire, menée par un chirurgien incompétent? Bien sûr, ses collègues qui s'étaient prononcés contre pouvaient se gargariser d'avoir eu raison. Mais quand ils se sont avisés d'en conclure qu'il faut laisser le patient à son sort en plein milieu de l'opération, les organes à l'air, eh bien c'est tout juste comme s'ils réclamaient eux aussi le droit à faire preuve de négligence criminelle.

Bien sûr que c'est agréable d'avoir eu raison. Presque aussi bon que d'envoyer la fumée de sa cigarette à la face de ceux qui ont eu tort. Dommage que ça ne permette à personne de changer le passé.

Aucun commentaire: