03 décembre 2006

Duel: Le garagiste et l'ours

Je vous ai déjà fait subir quelque chose de similaire: Deux personnages pris au hasard (ou, peut-être plus exactement, dans les craques de divan de mon subconscient) et un thème qu'ils devront illustrer à travers une histoire écrite d'un seul jet. Alors on s'y remet:

Personnage #1
Un garagiste doué de pouvoirs miraculeux

Personnage #2
Un ours de cirque alcoolique

Thème à illustrer:
Les médecins spécialistes dans leur négociation avec le gouvernement du Québec.


Un des principaux problèmes de Régis le garagiste était sa capacité de comprendre le langage des animaux. C’est la raison pour laquelle il habitait la ville, d’ailleurs, parce que le chant des grillons le soir au bord du lac arrivait à ses oreilles comme la rumeur sulfureuse de la foule qui attend le discours du candidat de l’ADQ dans une élection partielle. C'est aussi la raison pour laquelle il exerçait la profession de garagiste, parce que le bruit des moteurs savait bien couvrir la rumeur de la faune. Régis travaillait dans un garage du centre-ville par besoin de tranquillité.

C’était pour retrouver l’époque -oh! bien avant qu'il ne devienne garagiste- où il avait assisté à tous les spectacles du Cirque du Soleil qu’il était venu assister à cette représentation d’une troupe ambulante dont le nom promettait tout à la fois le mystère et l’insalubrité d’une consonance balkanique. Et maintenant il était pris à écouter les jérémiades éthyliques d’un ours coiffé d’un feutre bavarois. Tout cela à cause de Guy Laliberté qui, en laissant sa marque sur le monde du show-business, avait réussi à lui faire oublier que l’on risquait de rencontrer des animaux en visitant un cirque.

Il blâmait Guy Laliberté, mais il devait aussi blâmer Dieu. C’était sans doute Ce Dernier qui avait fait de Régis un saint, profondément bon, incapable de tourner le dos à une créature en détresse. Et en détresse l’ours l’était.

« Non mais je l’ai-tu choisie, moé, c’t’ôôôôôôôstie de job-là? Y me fouettent, taborsfllrrreuh... »

L’ours s’interrompit un moment, fixant un point indéterminé à mi-chemin entre le sol et l’horizon. Un filet de bave coulait le long de ses babines. Régis en profita pour tenter d’insuffler un arrière-goût de cohérence dans l’haleine fétide de l’entertainer ursidé: « Je peux faire quelque chose pour toi? »

L’ours tourna un regard interrogateur vers Régis, comme pour lui demander comment on pouvait changer le sujet d’une conversation aussi radicalement et sans raison apparente. Cela ne dura que quelques secondes, puis il se remit à bafouiller.

« Grrrrr.... grrrrow... grrrrrrève. Y vaut vaire le grrrrrrève. J’essssssuis calumet, comme une haie de seins, médecin spéciaaaaal, spécial lisse, j’essuie désert vice z’étang ciels. Gomment guy donnent au zourses du zardin joologigue de Zan Guiédo? Gueulé le ça a l’air de mes côôôôôns frères? Zègjîîîîîgue le main... le m’haine traitement.» La patte levée vers le ciel, il prenait maintenant la pose d’un prédicateur vacillant. « J’essuie brizonillé d’un zestème hein... hein... heinjuuuuuste! Ma maaaaaa morose... morose sbires du zoo.. du zoozialitsme! » L’ours arrêta brusquement son discours et laissa son regard dériver hors-foyer. D’abord lentement, il commença à pencher vers l’avant et, accélérant son mouvement, ne s’arrêta que lorsqu’il fut face contre terre.

Régis le contempla pendant quelques instants. « Je ne pouvais rien faire pour lui, se répétait-il, rien, absolument rien. » Réalisant qu’il est rarement bon qu'une foule de curieux s'accumule pour regarder un ours grogner dans sa direction avant de perdre conscience, il s’éloigna vers le stationnement.

Son sentiment d’impuissance, au fil des minutes, fut remplacé par une colère sourde, une colère dirigée vers Guy Laliberté. Comment peut-on être aussi insensible aux conséquences de ses actes? En réinventant le genre, il avait fait de la présence d'animaux dans les cirques traditionnels une vérité cachée, un secret honteux que l'audience ne découvrait avec horreur qu'une fois le billet acheté. Il avait été dupé par un ancien hippie.

Régis avait, pour en témoigner, les souvenirs qui lui restaient des plus belles vacances de sa vie. Un mois passé en première classe, un mois entier au cours duquel il avait réussi à assister à pas moins de sept spectacles du Cirque du Soleil, sur trois continents. Un mois sans animaux pour l'embêter avec leurs problèmes.

C'était certes une autre époque, alors qu'il pouvait encore compter sur son salaire de périologue-patéticien. Il avait depuis tout abandonné, et pourtant ne regrettait rien. Car comme des centaines d'autres médecins spécialistes, face à la fermeture d'esprit du gouvernement du Québec il s'était libéré de l'esclavage de sa profession pour devenir garagiste.

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