06 janvier 2007

Con vaincu

"Soyez vous mêmes", qu'ils disaient, "soyez originaux, ne suivez pas le troupeau". Je déteste ce genre de vérité absolue qui prétend être une médaille sans revers. Boulechite.

Ma mémoire me quitte lentement, mais ce devait être lors de ma dernière année de CÉGEP, il y a une dizaine d'années. Quelques profs enthousiastes avaient organisé un "concours de philosophie" et, un après-midi où la plupart de mes distingués collègues se concentraient sur quelque projet aux ambitions intellectuelles modestes (fumer un gros bat devant la tévé), une dizaine d'entre nous nous étions volontairement enfermés dans une salle de classe.

Un concours de philosophie? Oui mam'zelle, dans la grande lignée de ceux qui ont mis Kant sur la mappe (une histoire de lampadaires, si je ne m'abuse): On vous donne une question et vous délibérez, élaborez, dissertez et concluez, le tout de façon brillante et concise. Je portais des lunettes, je détestais les sports, vous vous doutez bien que j'étais excité.

Sur chacun de nos pupitres, un cahier attendait fébrilement d'être couvert de nos petites opinions enflées. La porte de la classe s'est refermée. Tout était prêt, alors on nous a lancé la question en question:

"'La conviction d'avoir raison est une preuve suffisante de vérité.' Discutez."

Première constatation: Eille man, cé full con comme question, la réponse est full évidente.
Deuxième constatation: Tout le monde autour de moi s'est déjà mis à écrire comme une bande de forcenés (dans la mesure où les forcenés écrivent assez vite pour se disloquer les phalanges).

Je me mets donc à é-ta-blir un plan ar-bo-ri-fè-re de mon ar-gu-men-ta-tion a-vec des pré-mis-ses et une con-clu-sion. On m'aurait demandé d'établir l'index et la table des matières d'une recette de sauce à spaghetti que je n'aurais pas plus eu l'impression de perdre mon temps.

J'ai donc gratté mon papier pendant un quart d'heure avec un enthousiasme constamment déclinant, me demandant bien quelle genre de technicalité finirait par départager le vainqueur. du reste de notre groupe. L'orthographe? Une citation de Heidegger, dans le texte, en allemand? Une argumentation boiteuse? Comment était-il possible de mal argumenter sur un tel sujet?

Et puis j'ai cliqué.

J'ai demandé un cahier supplémentaire, j'ai écrit une phrase, j'ai remis mon cahier et je suis sorti avant tous les autres.

Inutile de vous donner de faux espoirs; je sais bien que vous êtes tous des fans de moi et que vous voulez que je gagne à tous les coups et que vous allez acheter un poster avec ma grosse face dès qu'il y en aura de disponible sur le marché (en attendant que sortent le dessin animé et le jeu vidéo, surveillance parentale fortement conseillée), mais autant vous le dire tout de suite, je n'ai pas gagné.

Non, celui qui a gagné a fait exactement ce que j'avais refusé de faire. Il a commencé par définir le concept de vérité, a développé en détail son argumentation à propos de tout ce qu'implique la conviction et la différence entre l'être en soi et l'être pour soi et la subjectivité et l'intersubjectivité et l'objectivité, s'est bâti une argumentation d'une élégance fulgurante et a fait l'unanimité parmi les juges. Je le sais, parce que le type en question a par la suite été mon coloc pendant trois ans. Il a fait un bacc en philo puis une maîtrise en philo, enseigne aujourd'hui la philo dans un cégep montréalais et j'ai l'impression tenace que ses étudiants sont chanceux de l'avoir (surtout qu'il m'affirme ne jamais porter ses t-shirts d'Iron Maiden en classe).

Anyways. Sur mon cahier à moi, il n'y avait qu'une seule phrase, comme je vous le disais. L'avantage de faire court, c'est que dix ans après je m'en souviens encore, mot pour mot: "Je suis absolument convaincu que la conviction d'avoir raison n'est PAS une preuve suffisante de vérité."

J'aurais pu rajouter une deuxième phrase "Et vlan dans les dents!", tellement j'étais fier de ma petite astuce. Mais, comme je vous l'ai dit, je n'ai pas gagné le premier prix. Je n'ai pas gagné le deuxième prix, d'ailleurs, ni le troisième. Quand je suis allé demandé aux membres du jury, tous des éminences du départment de philo de mon CÉGEP, on me l'a avoué candidement: Parmi les neuf ou dix participants, je m'étais classé dernier.

Frustré? Ouaip. À l'époque, très. Aujourd'hui, encore un tout petit peu. Disons surtout que je n'ai été pas excessivement impressionné par l'ouverture d'esprit du jury en question. Mais ça a quand même été l'occasion d'une superbe leçon de vie. Et la voilà, l'immorale morale de l'histoire: On dit aux p'tits jeunes "Sois toi-même, sois original, ne suis pas le troupeau!" Très bien. Mais des fois, l'originalité, c'est la recette magique pour se faire humilier.

1 commentaire:

Anne O'Neam a dit...

Je comprends ta frustration.
Je n'ai jamais vraiment apprécié les philosophes. Ce sont des personnages dont l'Hegel ne me reviennent pas trop et qui sont un peu trop portées sur le Kant-à-soi.