07 février 2007

Cause toujours, Hérouxvilain

Comme tout le monde, j'ai perdu plus de temps que je n'oserais l'avouer sur YouTube, mais je n'avais jamais envisagé dénoncer quelque vidéo que ce soit en cliquant sur "Flag as inappropriate". Mais quand je suis tombé sur l'horrible petit tapon d'antisémitisme intitulé "Twitz Musik" (l'oeuvre de jeunes entrepreneurs dynamiques qui ont décidé de voler le concept des Têtes à Claques en remplaçant le "pas très drôle et plutôt insignifiant" par du "pas drôle du tout et haineux"), j'y ai repensé à deux fois. Pas pour poser un geste politique important, non, simplement pour être en paix avec ma conscience.

Il y environ deux mois, j'ai eu une conversation avec un collègue néerlandais sur le racisme dans nos pays respectifs. Il me disait qu'aujourd'hui, aux Pays-Bas, la classe politique tient un discours qui aurait été impensable il y a dix ans, avant les boutefeux du genre de Pym Fortuyn, Ayaan Hirsi Ali, Théo Van Gogh et son assassin Bohammed Bouyeri, un discours dans lequel être ouvertement raciste n'est plus interdit. Non pas que l'opinion publique ait soudainement découvert l'intolérance. Non, c'est plutôt qu'on dit aujourd'hui tout haut ce que tout le monde pensait tout bas il y a dix ans.

Je lui ai répondu que je doutais qu'une telle chose puisse arriver au Québec. Bien sûr, l'ignorance court les rues chez moi comme ailleurs. Mais j'étais convaincu que le Québec peut compter sur l'omniprésence d'une certaine pensée de gauche et surtout sur la conscience de ses propres origines immigrantes pour éviter les dérapages sérieux.

J'avais tort.

J'ai regardé la prestation d'André Drouin à TLMP, via YouTube. Le type fait preuve d'une stupidité qui choquerait la moule moyenne. Ce n'est pas un crime, je vous l'accorde. Mais il est dangereux parce que sa connerie est une connerie revendicatrice. Il a une vision du monde complètement déformée, dans laquelle il est dans la nature du Musulman d'imposer le voile aux employées de la Caisse Pop du village, et n'écoute que ceux qui confirment ses délires de persécution et la prétendue justesse de sa croisade. Il tient cette vérité comme allant de soi que la guerre et autres formes de violence font partie de certaines cultures (mais pas de celle de la MRC Mékinac, qui a pourtant historiquement préféré aux Normes de Vie des Amérindiens la simplicité d'un génocide).

Pire encore, il semble complètement inconscient des conséquences de ses prises de position publiques. D'accord, nous sommes encore loin des déportations de masse et des escadrons de la mort. Mais je serais curieux de savoir comment se porte ces jours-ci la moyenne quotidienne de petites blagues méprisantes envoyées vers le seul collègue Musulman au bureau, comment se traduit le débat dans les cours d'écoles secondaires (là où l'affirmation "le débat est allé trop loin" a une forte tendance à laisser la place au genre de pression psychologique qui pousse au suicide). Si on lui faisait la remarque, Drouin serai d'abord surpris puis s'efforcerait probablement de ne pas y penser. Le fait que son action puisse avoir des conséquences négatives lui est totalement inconcevable.

C'est peut-être un effet de ma mémoire défaillante, mais le Hérouxvilain et les Twitz sont les deux exemples les plus clairs de racisme québécois dont je puisse me souvenir. Je les ai reçus coup sur coup, en pleine gueule, et je vous mentirais si j'affirmais que mes sentiments à l'égard de mon appartenance à la nation québécoise aujourd'hui n'ont pas changé depuis une semaine.

C'est pourquoi, quand j'ai appris le Congrès Islamique Canadien et le Forum Musulman Canadien menaçaient de déposer une plainte à la Commission des Droits de la Personne, ma première réaction a été une espèce de joie perçante, celle qui vient avec le sentiment de vengeance.

Puis j'y ai repensé.

Je l'ai déjà dit ailleurs, il est facile de défendre le droit à la liberté d'expression pour les gens avec qui nous sommes d'accord, pour la leader démocrate qui lutte contre une junte militaire ou pour un écrivain mis en prison pour avoir affirmé son homosexualité. Mais le vrai test, celui qui nous fait comprendre si cette liberté est un principe solide ou tout simplement une arme de rhétorique à géométrie variable, c'est celui des cas qui nous répugnent. C'est de défendre David Irving, mis en prison en Autriche pour ses idées, même si ses idées impliquent que l'holocauste est une invention. C'est de dénoncer l'antisémitisme version locale des Twitz sans empêcher qui que ce soit d'en contempler le contenu dégoûtant. C'est de refuser d'imposer le bâillon à André Drouin sous prétexte qu'à force de vomir de la haine il en finit par avoir une haleine de rat crevé.

Au delà de la simple honnêteté intellectuelle, il y a plusieurs raisons raisons pour les laisser parler. Parce qu'il faut éviter de leur offrir l'auréole des opprimés politiques. Parce que certaines idées autrefois intolérables sont devenues par la suite des symboles de progrès (imaginez, même la Déclaration des Normes de Hérouxville suggère que "les hommes et les femmes ont la même valeur"!) Et surtout parce que, la plupart du temps, ces idées sont intellectuellement difficiles à défendre. Stupides. Crétines. Qu'elles sont indémontrables et facilement démontées. Et qu'il est tout aussi agréable que pertinent et efficace de les ridiculiser.

C'est précisément ce que j'ai essayé de faire il y a quelques jours. C'est aussi ce que réussit ce beau petit site. C'est, encore et surtout, ce que Guy A. Lepage et Dany Turcotte ont magnifiquement accompli à Tout le monde en parle. Et c'est la raison pour laquelle ce ne sera pas moi qui va dénoncer le caractère inapproprié que possède pourtant si visiblement la petite merde pondue par Twitz.tv.

1 commentaire:

Anne O'Neam a dit...

À votre commentaire sur la liberté d'expression, qui n'est véritablement mise à l'épreuve que lorsqu'il s'agit de défendre des cas qui nous répugnent, j'ajouterais ceci:
Le test ultime, c'est d'activement défendre ces cas, de façon à s'assurer qu'un simple silence ou un 'tssk, tssk tssk' ne soient pris pour du je-m'en-foutisme ou de la rectitude politique de bon ton.
Se battre activement pour une opinion qui nous est contraire, répugnante ou obscène: voilà le véritable combat qui doit être mené en faveur de la liberté d'opinion.
En sommes-nous capables?