29 avril 2007

Sauver une culture (Mario, chamelier rebelle)

J'ai eu une longue conversation l'autre jour avec une danoise assez exceptionnelle. Je ne parle pas de pâtisserie, je parle d'une botaniste qui a visité des nomades turcs à chaque été au cours des quinze dernières années.

Des nomades en Turquie, on en voit rarement, même s'ils sont dispersés aux quatre coins du pays. Rarement, en partie parce qu'ils sont en montagne pendant l'été (lorsque la plupart des touristes sont ici) mais surtout parce qu'il y en a de moins en moins. Ceux qui en ont les moyens s'achètent une maison où habiter l'hiver (à -30, une tente en feutre est un logis frisquet), puis un camion pour remplacer les chameaux, puis un lopin de terre (un investissement plus sécuritaire que des moutons), et avant longtemps ils deviennent moins nomades que moi (dix appartements en sept ans, deux de plus à venir dans les six prochains mois).

Triste? En quelque sorte, oui. Un mode de vie qui disparaît, c'est l'expérience humaine qui perd un peu de sa profondeur. Selon mon interlocutrice, le processus de sédentarisation commence avec l'espoir d'améliorer un confort matériel pratiquement nul, mais se termine souvent dans une vague de regrets en pensant au bon vieux temps. C'est pour cette raison que, lors de ses visites, elle évitait de parler de la vie urbaine, de porter des vêtements d'allure trop moderne et de leur offrir des cadeaux en argent. C'est sa façon de ralentir la disparition du mode de vie nomade.

"C'est pour leur propre bien", qu'elle m'a dit.

* * *

La sédentarisation des nomades n'a rien de nouveau en Turquie. En fait, c'est un phénomène qui s'étend sur l'essentiel des mille dernières années, souvent à l'instigation de l'État. Normal: jusqu'au développement de l'aviation, un groupe nomade était une force militaire potentielle capable d'apparaître par surprise sans qu'on puisse prévoir où. C'est aussi, encore aujourd'hui, un groupe d'individus qu'il est très difficile de soumettre à des taxes et impôts conçus par et pour des sédentaires.

À plusieurs reprises, à travers l'histoire de ce qui est aujourd'hui la Turquie, on observe des affrontements entre les divers gouvernements et des groupes nomades. Pendant longtemps, les historiens se sont cassés la tête à essayer de découvrir ce que ces rebelles tentaient d'obtenir. Comme souvent en histoire, c'est en posant la bonne question que la réponse est finalement apparue: L'élément crucial n'est pas ce qu'ils tentaient d'obtenir, mais bien ce qu'ils tentaient de préserver, c'est à dire le seul mode de vie qu'ils connaissaient. Même si celui-ci était matériellement moins confortable que celui des paysans qu'on voulait les voir devenir.

Ça n'a rien d'original, d'ailleurs: les sociétés structurées construisent leur stabilité sur une antipathie naturelle au changement. Vous connaissez cette nation qui changeait sa culture et ses structures politique et économique à tous les cinq ans? Moi non plus, elle est disparue bien avant qu'on puisse écrire son histoire.

* * *

C'est au moins en partie ce qui explique le résultat des dernières élections. Si Mario Dumont s'était présenté comme un partisan du principe du melting-pot, s'il avait affirmé que le Québec devait changer pour s'adapter aux nouvelles influences culturelles apportées par l'immigration, il n'irait pas au travail avec une quarantaine de ses sbires aujourd'hui.

Mais il a fait exactement le contraire: il s'est présenté comme celui par qui le changement ne viendra pas, celui qui offre le plus ferme engagement de conserver la société québécoise telle qu'on la connaît à Hérouxville, en s'assurant que toute adaptation se ferait du côté des nouveaux arrivants.

* * *


Je vous ai déjà dit que j'ai réponse à tout? Ouais, et surtout quand il est question de Mario Dumont. Alors voici ce que je propose: Je propose de fermer les régions. Non pas "fermer" au sens de les vider de force, mais bien de les sceller, d'empêcher qui que ce soit d'en sortir et interdire tout contact avec l'étranger (et l'étranger, dans ce cas, inclut certainement le Plateau) en interdisant l'immigration vers les régions et l'éducation des gens qui y habitent. Si on veut préserver une culture, si on veut empêcher la culture rurale québécoise de disparaître, il faut prendre les grands moyens.

"C'est pour leur propre bien", comme on dit.

2 commentaires:

LeDétaché a dit...

Ça brasse par chez vous, toujours en vie?

Votre Dévoué Ambassadeur a dit...

Ouaip, comme disait Gerry, toujours vivant. Mais j'ai quand même évité ma connerie immorale de l'an dernier;-)