24 mai 2007

I'll Always be a Francophone

J'ai l'air de rien, comme ça, mais je suis un anglophone.

Enfin, je sais pas. Pas sûr, pas certain. Qu'est-ce que ça veut dire, être anglophone?

Au cours des cinq dernières années, à part les étés passés à Montréal, j'ai dû tenir 75% de mes conversations en anglais, 20% en turc et le reste en français. Je lis et j'écris des trucs académiques à peu près dans la même proportion et je pense en anglais beaucoup, beaucoup plus souvent qu'en français. Environ 90% des gens que je ne connaissais pas il y a dix ans et que je considère maintenant comme des amis seraient incapables de lire mon blogue ou les nouvelles que j'écris parce que je les écris en français.

On le remarque et on me pose la question. On me demande pourquoi je m'obstine à ne pas vouloir écrire en anglais. Et je réponds toujours que, pour un Québécois, choisir une langue plutôt que l'autre ça veut dire bien plus que choisir une langue plutôt que l'autre. C'est une grosse soupière pleine de sous-entendus politiques.

Mais n'importe quel insignifiant sait que le sous-entendu est un signifiant qui dissimule son signifié. C'est pas comme s'il n'y avait pas de signifié du tout. So what exactly would it mean if I were not to give a rat's ass about French?

* * *

Une question m'est passée par la tête l'autre jour, une question que je n'ai jamais entendue au Québec: Serait-il souhaitable que l'anglais disparaisse à Montréal? Que Montréal devienne une francophone stricte? Je sais, je sais, ça ne risque pas d'arriver. Mais, juste pour l'exercice: Bon ou mauvais?

C'est une question qui rend mal à l'aise (qui ME rend mal à l'aise, en tous cas) parce que les deux réponses sont des pièges. Si on répond "oui", on se trouve à demander ce qui correspond essentiellement à une forme de génocide culturel, la destruction d'une communauté qui s'est implantée alors que Montréal n'était pas beaucoup plus qu'un village.

Si on répond "non", on se retrouve à vouloir limiter les ambitions du mouvement nationaliste québécois, un travail dont le Reste du Canada s'est fort bien chargé dans les dernières décennies. En fait, les moments où le Québec s'est lui-même freiné dans son élan sont précisément les moments historiques qui nous ont le plus chauffé les fesses. Je ne connais personne, souverainiste ou fédéraliste, d'assez masochiste pour affirmer que deux référendums perdus ont fait du bien au Québec.

Du reste, si on dit non, où est-ce qu'on place la limite? À partir de quel moment devrait-on décider que la Loi 101 est trop efficace?

* * *

"Conjecture", que vous me dites, rien de cela ne risque d'arriver. L'anglais n'est pas près de disparaître à Montréal; la majorité des immigrants et trois cent millions de voisins sont là pour nous le rappeler. Et c'est précisément là où je voulais en venir.

Ce sont les circonstances qui nous permettent de ne pas imposer de limites à notre rhétorique. On peut tout vouloir et le clamer bien fort précisément parce que nous savons que nous ne l'obtiendrons pas.

Mais les circonstances peuvent changer. Je pourrais vous donner des exemples de peuples qui ont vécu dans une amitié relative pendant des siècles avant de s'entre-génocider. Je préfère soulever un problème, celui de l'existence-même de ces circonstances qui nous empêchent de nous poser des questions, qui nous dispensent de définir nos objectifs politiques avec précision.

* * *

Les circonstances peuvent changer, je disais. J'ai grandi au Bas Saint-Laurent, dans un milieu où parler couramment anglais était une forme d'exotisme.À douze ans, on m'aurait demandé si j'avais peur de devenir anglophone que j'aurais répondu d'un long ricanement. Ouais, c'est ça, et je vais devenir éleveur de gnous, tant qu'à y être.

J'ai grandi dans un environnement qui m'assurait discrètement que je ne serais jamais quoi que ce soit d'autre qu'un Québécois francophone. Je me suis dirigé vers une université anglophone sans me poser de questions, j'ai déménagé aux États-Unis sans me poser de questions et je me suis retrouvé en train de me demander si je mentais en m'affichant publiquement comme francophone. "Yes sir I'm a French speaker". Une fausse déclaration dans un recensement est un crime punissable par la loi.

Le mouvement souverainiste québécois a grandi dans des conditions qui ne lui ont jamais demandé de se mettre en question, avec assez d'opposition pour lui permettre de n'être qu'une réaction aux forces fédéralistes. Il se retrouve aujourd'hui avec un sérieux problème de définition. Ce problème n'est probablement pas la cause des résultats pitoyables du PQ aux dernières élections, mais il explique en grande partie l'abîme idéologique qui menace de s'installer dans la vie politique québécoise.

Si on avait une meilleure idée d'un Québec idéal, ce ne serait pas un tel casse-tête de proposer un programme pour y parvenir.



M'enfin, ça ne vaut pas la peine de m'écouter. Depuis que je suis viré anglophone, ça m'a rendu fédéraliste à l'os. Un traître à la patrie, eh;-)


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15 mai 2007

On fait quoi, Ti-Menou?

Et maintenant on fait quoi?

Je vous demande ça juste parce que nous ne sommes ni soumis, ni vassalisé, ni inféodé à un autre peuple, même si la voix victimo-schizophrénique est de plus en plus seule à clamer la nécessité de l'indépendance du Québec.

J'ai en tête une scène en noir et blanc, le Vieux Québec filmé par Michel Brault et Claude Jutras en 1961. Des enfants qui courent derrière la calèche d'un couple de touriste américains, l'un d'entre eux qui leur chante "Ti-Menou" pour trois ou quatre sous blancs. Une scène tirée directement du Tiers-Monde, d'un peuple soumis, vassalisé, inféodé.

On chantait "Ti-Menou" pour trois cennes et quart à l'époque. Aujourd'hui on remixe la musique des Beatles pour la présenter à Las Vegas. Moi, je vote pour qu'on sorte Falardeau de son hibernation, de gré ou de force.

Mais on fait quoi?

Je vous demande ça aussi parce que j'en connais pour qui le mouvement souverainiste a atteint son but. J'ai passé quelques années entouré de canadiens-anglais (oh que vous voulez que je rajoute un commentaire, hein?), et je ne compte plus les fois où on a tenté de me faire dire que la souveraineté n'était rien d'autre qu'une menace sans substance, un instrument de négociation.

C'est ridicule, évidemment. Les souverainistes québécois sont tout ce qu'il y a de plus sincères dans leur volonté de ne plus être canadiens. N'empêche que si on s'éloigne des intentions pour se concentrer sur les réalisations, il faut admettre que c'est ce qui est arrivé: C'est à grands coups d'ultimatums qu'on a enlevé son caractère colonial au gouvernement fédéral, c'est en se préparant à mener un pays indépendant qu'on a acquis ce qui nous manquait si cruellement (l'amour propre, le capital, un gérant assez habile pour retenir Céline Dion à l'étranger, etc.)

Et maintenant que c'est acquis, on fait quoi?

Je vous pose la question parce que je crois que l'idéologie souverainiste offre la moitié de la réponse. Parce que pendant quarante ans nous avons été réalistes et demandé l'impossible, et qu'on s'en est ma foi très, très bien sortis.

Je vous pose aussi la question parce que c'est le moment de se poser des questions. Parce que le contexte change et que le paysage idéologique doit nécessairement s'adapter. Parce que si on ne passe pas un peu de temps à remettre les principes en question on risque de se retrouver coincés entre le réalisme tout ce qu'il y a de moins magique du Parti Libéral et le populisme à la "enwèye Jeff 'stie" de l'Action Démocratique. Parce qu'une telle situation n'offrirait aucune alternative valable pour ceux qui espèrent plus pour leur peuple que l'universalité des écrans plasma de 58 pouces. Parce qu'une telle situation serait en fait un terrain fertile pour la régression culturelle. Je n'ai absolument rien contre Bon Cop, Bad Cop, en autant que les mécanismes politiques demeurent pour faire profiter le cinéma d'auteur de son succès. Confiez les mécanismes politiques à Pierre-Karl, vous allez voir où il va nous les mettre.

Il est ces jours-ci de bon ton ton d'affirmer que l'option souverainiste a vécu, que l'idée de transformer le Québec en pays est dépassée. J'ai tendance à être d'accord.

Alors maintenant que le décès a été constaté, on fait quoi?

D'abord on change de ton. La plupart de ceux qui font référence à la fin du mouvement souverainiste le font sur le même ton que s'ils notaient la disparition d'un vieux poisson rouge envers lequel ils n'avaient aucun attachement émotif, un poisson dont la seule particularité était d'encombrer une tablette dans le salon. "Tiens, le PQ n'a plus de raison d'être. On va enfin pouvoir libérer de la place pour s'acheter une tévé plasma 58 pouces."

Mais le mouvement souverainiste a fait le Québec qui existe aujourd'hui, il a créé un horizon assez attirant pour donner aux gens le goût d'évoluer plutôt que de se concentrer sur la "protection des acquis" (expression que l'on utilise quand on est trop poli pour utiliser le mot "stagnation").

Vous croyez vraiment que c'est une bonne idée de remplacer ça par "absolument rien du tout"?

Alors, qu'est-ce qu'on fait?

Moi -mais c'est juste moi, hein- j'ai l'impression qu'il est grand temps qu'on se tape un remue-méninges collectif. Je pense aussi que la plate-forme existe déjà pour ce genre d'échange d'idées.

Tapez "Blogue politique Québec" dans Google, vous obtiendrez plus d'un million de résultats. Si chacun de ces blogues ne consacrait ne serait-ce qu'un seul billet à définir ce que pourrait être un nouveau projet de société (une "troisième voie", un "Québec idéal à bâtir", appelez ça comme vous voulez) plutôt que de se limiter à réagir à l'actualité de la petite politique, on pourrait littéralement rediriger le Québec plutôt que se contenter de l'administrer.

Imaginez si les Bourgault, Lévesque, Vallières et Aquin avaient refusé de s'élever au-delà du "la vente du Mont Orford, c'est tu donc pas écoeurant".

Ouaip, on chanterait encore "Ti-Menou" aux touristes américains.
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08 mai 2007

Dix ans

C'est le 6 mai 1997 -dix ans jour pour jour dimanche dernier- que j'ai mis le pied en Turquie pour la première fois. Pour mon premier vrai voyage, je suis parti tout seul pendant un mois au pays des Grands Méchants Musulmans plutôt que de me taper le traditionnel trois semaines en Europe de l'ouest avec les copains. C'était baveux de ma part, j'en ai payé le prix, mais j'en retire les dividendes encore aujourd'hui.

Tous les détails de cette sordide affaire sont enfouis dans un espace de rangement quelque part aux États-Unis, un carnet de voyage qui décrit la découverte de l'Orient à coups de deux ou trois pages par jour.

* * *

Il en est passé, des cargos ukrainiens qui ne tiennent que par la peinture sous les ponts du Bosphore depuis ce premier voyage. Le jeune con que j'étais à l'époque a commencé sa lente mais certaine transformation en un vieux con (statut beaucoup moins justifiable, mais aussi beaucoup plus agréable, croyez-m'en). Et le vieux con en question s'est mis en tête d'écrire une thèse de doctorat sur la vie quotidienne dans une époque lointaine.

Les carnets de voyage sont probablement la source favorite des historiens qui s'intéressent à la vie quotidienne. Rappelez-vous de la dernière fois où vous avez décrit la composition de base d'une poutine à quelqu'un. Faites un effort, ça vous est sûrement déjà arrivé. Je parie un gros brun que la personne qui écoutait vos paroles enthousiastes avec un dégoût de moins en moins dissimulé (ignorance, ignoble ignorance!) n'avait jamais mis les pieds au Québec.

On ne décrit pas ce que tout le monde connaît. C'est précisément pourquoi les relations de voyages sont souvent les seules sources d'information sur les aspects les plus élémentaires de la vie quotidienne, ceux qui paraissaient les plus évidents aux yeux des locaux.

La période que j'étudie ne fait pas exception. Une bonne partie de nos connaissances à son sujet sont tirées des Voyages d'Ibn Battutah, le plus célèbre voyageur arabe du moyen-âge.

Or à force de lire Ibn Battutah et de le comparer à des sources plus locales, j'ai commencé à avoir des doutes. Puis, de plus en plus, la certitude que mes doutes étaient fondés. Disons-le simplement: Ibn Battutah était un touriste qui ne comprenait pas grand chose à ce qu'il voyait. Le texte qu'il nous a laissé n'est pas un recueil d'observations, mais bien d'interprétations de ce qu'il a vu (si ça vous intéresse, un article vraiment génial à propos de la vision du monde des voyageurs ici). Dans les cas où il m'est possible de le comparer à d'autres sources, il semble être dans le champ beaucoup plus souvent qu'à son tour.

* * *

D'ici quelques mois, j'aurai l'occasion de me rendre au caveau dans lequel reposent les observations du jeune con que j'étais. Bien des cargos ukrainiens sous les ponts du Bosphore, comme je disais. Je voudrais m'asseoir sur le recul que m'ont donné les dix dernières années, sur tout ce que j'ai appris entre-temps (je cite de temps à autre des chansons de groupes turcs des années '70 et '80; c'est une pratique assez rare dans mon village d'origine mais mes amis turcs ont tendance à trouver ça irritant à la longue). Je voudrais reprendre ce journal de voyage et le commenter de façon brutalement honnête.

Ma jeunesse est morte, mesdames et messieurs, et elle est sur le point de se retourner dans sa tombe. J'en ricane déjà.


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04 mai 2007

Sarkozy à Hérouxville

"Quand vous expliquez cela aux habitants de la Cappadocce qui sont Européens, vous aurez fait une seule chose, vous aurez renforcé l'islamisme."
(Nicolas Sarkozy, au cours du débat présidentiel télévisé.)

Avis à tous les lecteurs de ce blogue: Si jamais je vous sers une phrase de ce genre, sachez qu'elle viendra sous la forme d'une grosse beurrée d'ironie. Parce que sans ironie, une telle affirmation est à peu près aussi insensée, incompréhensible et déconnectée de la réalité que de proposer sérieusement de transformer le Québec rural en zoo humain.

(...et quand vous expliquez aux Hérouxvilains que la Clique du Plateau est aussi québécoise qu'eux, vous aurez fait une seule chose, vous aurez renforcé l'ADQ...)
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