08 mai 2007

Dix ans

C'est le 6 mai 1997 -dix ans jour pour jour dimanche dernier- que j'ai mis le pied en Turquie pour la première fois. Pour mon premier vrai voyage, je suis parti tout seul pendant un mois au pays des Grands Méchants Musulmans plutôt que de me taper le traditionnel trois semaines en Europe de l'ouest avec les copains. C'était baveux de ma part, j'en ai payé le prix, mais j'en retire les dividendes encore aujourd'hui.

Tous les détails de cette sordide affaire sont enfouis dans un espace de rangement quelque part aux États-Unis, un carnet de voyage qui décrit la découverte de l'Orient à coups de deux ou trois pages par jour.

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Il en est passé, des cargos ukrainiens qui ne tiennent que par la peinture sous les ponts du Bosphore depuis ce premier voyage. Le jeune con que j'étais à l'époque a commencé sa lente mais certaine transformation en un vieux con (statut beaucoup moins justifiable, mais aussi beaucoup plus agréable, croyez-m'en). Et le vieux con en question s'est mis en tête d'écrire une thèse de doctorat sur la vie quotidienne dans une époque lointaine.

Les carnets de voyage sont probablement la source favorite des historiens qui s'intéressent à la vie quotidienne. Rappelez-vous de la dernière fois où vous avez décrit la composition de base d'une poutine à quelqu'un. Faites un effort, ça vous est sûrement déjà arrivé. Je parie un gros brun que la personne qui écoutait vos paroles enthousiastes avec un dégoût de moins en moins dissimulé (ignorance, ignoble ignorance!) n'avait jamais mis les pieds au Québec.

On ne décrit pas ce que tout le monde connaît. C'est précisément pourquoi les relations de voyages sont souvent les seules sources d'information sur les aspects les plus élémentaires de la vie quotidienne, ceux qui paraissaient les plus évidents aux yeux des locaux.

La période que j'étudie ne fait pas exception. Une bonne partie de nos connaissances à son sujet sont tirées des Voyages d'Ibn Battutah, le plus célèbre voyageur arabe du moyen-âge.

Or à force de lire Ibn Battutah et de le comparer à des sources plus locales, j'ai commencé à avoir des doutes. Puis, de plus en plus, la certitude que mes doutes étaient fondés. Disons-le simplement: Ibn Battutah était un touriste qui ne comprenait pas grand chose à ce qu'il voyait. Le texte qu'il nous a laissé n'est pas un recueil d'observations, mais bien d'interprétations de ce qu'il a vu (si ça vous intéresse, un article vraiment génial à propos de la vision du monde des voyageurs ici). Dans les cas où il m'est possible de le comparer à d'autres sources, il semble être dans le champ beaucoup plus souvent qu'à son tour.

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D'ici quelques mois, j'aurai l'occasion de me rendre au caveau dans lequel reposent les observations du jeune con que j'étais. Bien des cargos ukrainiens sous les ponts du Bosphore, comme je disais. Je voudrais m'asseoir sur le recul que m'ont donné les dix dernières années, sur tout ce que j'ai appris entre-temps (je cite de temps à autre des chansons de groupes turcs des années '70 et '80; c'est une pratique assez rare dans mon village d'origine mais mes amis turcs ont tendance à trouver ça irritant à la longue). Je voudrais reprendre ce journal de voyage et le commenter de façon brutalement honnête.

Ma jeunesse est morte, mesdames et messieurs, et elle est sur le point de se retourner dans sa tombe. J'en ricane déjà.