11 juin 2007

Ginette Reno, gouverneure générale du Canada (ou comment l'humanité oublie son enfance)

Peut-être que tout le monde est comme ça. Plus le temps passe, plus les expériences s'accumulent et plus les quelques souvenirs qui me restent de mon enfance ressemblent à des histoires que quelqu'un d'autre m'a raconté.

Peut-être que tout le monde est comme ça. Mais à ce point-là? J'en doute.

Rares sont les adultes qui habitent le même monde qu'ils habitaient enfants. Les individus changent, bien sûr, mais ils migrent aussi constamment vers une nouvelle époque. Si ce n'était pas le cas, l'Histoire n'existerait pas.

Et pourtant, il y migration et migration. Vers l'âge de huit ans, j'ai fait partie d'une équipe de hockey mineur parce qu'il aurait été impensable de faire autrement dans mon village (for the record: un match seulement, qu'on a perdu 12 à 1; j'étais défenseur, d'où le "un match seulement"). Ne pas essayer aurait été aussi impensable que d'aller s'installer, je sais pas, moi, à Istanbul.


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La page couverture du magazine 7Jours vol. 16, no. 52 (22 octobre 2005) est ornée de photos de Ginette Reno, Marc Dupré, Stéphane Rousseau, Michaëlle Jean, Lise Dion et Isabelle Boulay. J'ai montré ladite page couverture à un certain nombre de mes amis et collègues ici, en leur demandant qui de ces six augustes personnages représente aujourd'hui la reine Elizabeth II dans le système politique canadien. La plupart des votes sont allés à Ginette Reno, quelques-uns à Stéphane Rousseau, absolument aucun à Michaëlle Jean. Certains présenteraient ça comme un argument pour ne pas donner le droit de vote aux étrangers.

N'empêche que ça donne une idée de la distance entre moi ti-boutte de huit ans et moi vieux con de trente ans, surtout quand la plupart de ceux qui voient Ginette Reno gouverneure Générale me connaissent mieux pour la piètre qualité de mes jeux de mots en turc que pour mon incompétence au hockey (les deux sont également humiliants, croyez-moi).

Et je me prends à croire que, bien plus que le temps qui passe, bien plus que l'âge, bien plus que les kilos de fumée de pot qui me sont passés par les poumons, c'est précisément cette distance culturelle entre moi ti-boutte et moi vieux con qui m'empêche de me souvenir de celui que j'étais il y a vingt ou vingt-cinq ans.

Je vous ai déjà parlé de ma job? Moi, on me paye (pas beaucoup, n'ayez crainte) pour que j'essaie de découvrir la vision du monde de paysans médiévaux. En fait de distance culturelle, c'est difficile de faire mieux. Mais si je peux honnêtement me sentir étranger à ce que j'étais autrefois avant même d'avoir atteint la moitié de mon espérance de vie, quelles sont les chances qu'on puisse comprendre quoi que ce soit aux points de vue qui avaient court il y sept siècles?

Peut-être que tout le monde est comme ça, que tout le monde oublie son enfance. Mais l'humanité entière? C'est encore pire.


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