01 juin 2007

La Grande Clarté

Je croyais que Google Earth avait atteint la limite d'avancement personnel, que tout ce que ma vie pouvait contenir de science-fiction se limitait à la capacité de zoomer sur ma maison à partir de l'espace.

Erreur.

Vous voulez vraiment être n'importe où, n'importe quand et en choisissant votre angle? Ça y est, c'est fait. Ça s'appelle Google Street View et ça vous permet une promenade en trois dimensions dans des quartiers entiers de New York, de San Francisco ou de Las Vegas. N'importe quel coin de rue, zoomer sur n'importe quel immeuble, name it.

Dans une discussion sur un blogue que je lis plus souvent que je ne devrais, une internaute affirmait avec effroi que le système permet de se placer devant son appartement et que, en zoomant sur sa fenêtre, on peut apercevoir son chat. Horreur, stupeurs et tremblements. C'est la vie privée qui vient de manger toute une claque.

Minute, moumoute, ont répondu les autres. N'importe quel bozo peut se rendre sur ladite rue et jeter un coup d'oeil à travers sa fenêtre si elle laisse les rideaux ouverts. D'ailleurs, d'où vient ce ridicule conservatisme --que dis-je, cette attitude réactionnaire?

Au niveau rationnel, ce rappel hystérique au droit à la vie privée est effectivement exagéré. Au niveau émotif, il me reste encore quelques petites réticences à moi aussi. Comme avec MySpace, FaceBook et toutes les autres formes d'autopromotion sur le web, d'ailleurs. J'ai une vie normale, moi, je reste anonyme à l'Ambassade parce que je ne veux pas que ce blogue empiète sur la réalité.

"Une vie normale": Chacun a ses standards. Dans ce cas précis, les standards d'un type de plus de trente ans: Don't trust [that] anyone over thirty [will understand you]. Je suis récemment tombé sur cet article absolument génial qui tente d'expliquer aux vieux comme moi la raison pour laquelle la jeunesse d'aujourd'hui (ouaip, jeunesse d'aujourd'hui) se sent si à l'aise de publiciser sa vie sur les internettes. Non mais vous n'avez pas peur, les jeunes, que tout le monde puisse vous voir, comme ça? Réponse simple: Non. Réponse sensée: Prévenir un internaute de quinze ans des dangers des pédophiles-tueurs-voleurs de cartes de crédit qui rôdent sur le net, c'est comme obséder sur les assassins de ruelle qui vont vous tomber dessus quand vous arriverez à New York. D'accord, le danger n'est pas totalement absent, mais s'il vous dit que môman, là, arrête-donc de capoter pour rien, ce n'est pas non plus de la pure insouciance. Nous capotons vraiment pour rien, sans même réaliser que notre attitude est parfaitement irrationelle.

Je suis un des derniers représentants de la génération qui n'a pas grandi avec Internet, un des derniers à arriver à l'université sans adresse courriel. Google Street View, Second Life, ça m'intéresse et je crois comprendre mais ça reste extérieur à ce que je suis. Au cas où vous n'auriez pas remarqué, ce blogue n'est pas un blogue mais bien une chronique hebdomadaire, comme celles du temps où l'on publiait des magazines sur du papier. Ça en dit beaucoup plus long sur mon âge que la photos (photoshoppée;-) qui prétend me représenter en haut à droite de cette page.

Je suis de l'ancienne génération, une génération qui ressemble beaucoup plus à la précédente qu'à la suivante. Le changement vient après nous, pas avec nous. En ce sens, je me sens beaucoup plus proche de l'expérience de mes grands-parents que de celle de mes parents: Quand j'aurai 75 ans, j'aurai passé beaucoup plus de temps à essayer de comprendre les bizarreries des plus jeunes qu'à essayer de justifier mes propres bizarreries à mes parents. Y'a rien qui les choque, mes parents. Z'étaient des z'hippies --z'ou presque.

Google Street View nous permet de voyager dans l'espace, mais est figé dans le temps. Dans le monde contemporain, pour être exact. Moi, ce que je voudrais, c'est pouvoir voir le monde comme certains le voyaient il y a quarante ans. En trois dimensions, en choisissant mon angle, en pouvant zoomer sur les sujets qui m'intéressent.

On dit, avec un zeste d'exagération, que l'Histoire est toujours écrite par les vainqueurs. Les Gaulois sont des barbares, disent les sources romaines. Les Amérindiens sont des sauvages, affirment les premiers Européens. Il me semble que c'est tout à fait le même phénomène en ce qui concerne la Révolution Tranquille. Les gagnants, les grands artisans et bénéficiaires de ladite Révolution ont été les baby-boomers, ceux-là même par lesquels on apprend que tout ce qui existait auparavant n'était qu'une merde obscurantiste. "Avant nous la Grande Noirceur". Ça s'invente pas.

Eh bien moi, je suis comme tout le monde, je cherche les personnages de l'histoire qui me ressemblent le plus. Je cherche les personnages qui réalisent dans un frisson d'horreur que les p'tits jeunes, non-mariés, préadolescents se réfugient à quinze ou vingt pour vivre tout nus dans le bois avec des chèvres, téléchargeant de la porno hardcore sur des sites pirates en faisant du macramé. Je cherche des personnages dont les capacités de compréhension sont poussées au-delà de leur limites quand ils sont confrontés avec des enfants qui voient leur mère en triangle sous l'effet du LSD et placent leur journal intime à la portée de n'importe quel internaute pédophile ukrainien. Je cherche des personnages qui n'essaient même plus de comprendre quand la jeunesse pose des bombes pour créer un nouvel ordre social et va assister à des concerts dans un environnement virtuel.

Je cherche l'autre histoire, celle du Monde dont le point de vue est mort avec la Révolution Tranquille, l'histoire que personne ne raconte.

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