28 septembre 2007

Je suis un peu comme une Afro-Américaine en prison (grâce au catalogue Sears)

C'est une image dont j'aime bien me rappeler, un de mes plus anciens souvenirs: Je dois avoir quatre ou cinq ans, l'âge de la maternelle au plus, et je suis assis sur les genoux de ma gardienne qui me fait la lecture.

Oubliez Miou-Miou et toutes les associations pédophilo-littéraires qui pourraient vous venir en tête. Ce qu'elle me lit, c'est le catalogue Sears.

Le catalogue Sears? Yes sir. Dans la maison où je me faisais garder, comme dans bien d'autres là où j'ai grandi (même si pas du tout dans celle de mes parents), les livres n'avaient jamais vraiment été une espèce en voie d'apparition. On possédait parfois un dictionnaire, encore plus rarement une Bible, mais rien qui puisse être qualifié de littérature. Même pas Marie Laberge, et pourtant elle en vend.


J'ai eu l'occasion de décrire cette scène, il y a quelques jours, à une prof du Midwest qui travaille sur les habitudes de lecture chez les femmes afro-américaines en prison. Pose pas de question pis t'auras pas de menterie: Ma vie est compliquée et je rencontre toutes sortes de gens aussi intéressants qu'improbables.

Anyways, quand je lui ai raconté mon histoire, tout fier de mon originalité, la prof en question a pris un air ébahi, puis elle a lâché le morceau: Des scènes presque identiques, catalogue Sears et tout, reviennent continuellement dans les interviews qu'elle mène dans les prisons de la Caroline du Nord à l'Ohio.

Elle m'a ensuite demandé pourquoi. Pourquoi le catalogue Sears? D'accord, il n'y avait pas d'autres livres dans la maison, mais il y avait quand même la télé, des jouets, je sais pas, moi, j'aurais pu aller m'amuser dehors, non? Et c'est à ce moment-là que j'ai réalisé que je ne savais pas; même si c'est moi qui exigeais cette lecture de ma gardienne, la raison qui me poussait à le faire ne fait pas partie de mon souvenir.

J'y ai repensé un peu par la suite, et je crois avoir compris pourquoi: Ce souvenir reste vivant en moi parce qu'il a valeur de symbole, parce qu'il représente la partie de mon enfance passée auprès de gens pour qui la lecture, comme bien d'autres activités intellectuelles, relevait d'un monde étranger. C'est le symbole, s'il faut être totalement honnête et pas trop poli, d'un monde dont j'ai l'impression de m'être sorti.

Tout ce qui se rattache à ce souvenir sans servir sa valeur de symbole (le moment de la journée, ce qui m'a poussé à faire cette demande ou les pages sur lesquelles nous nous sommes attardés), tout cela n'a tout simplement pas de raison de me revenir à l'esprit. Alors j'ai oublié.

Quand on parle d'histoire récente, la première moitié du vingtième siècle par exemple, on a souvent l'impression que c'est un passé que l'on peut toucher directement parce que les gens qui ont vécu cette époque sont encore là pour en témoigner. On oublie un peu vite que les souvenirs les plus vivaces sont les souvenirs qui ont une raison d'être, et que cette raison d'être en cache parfois plus long qu'elle en dit. Oui, bien sûr, la sombre soutane du frère qui nous enseignait en dixième année, symbole de l'emprise obscurantiste de l'Église catholique sur le système éducatif canayen-français. Mais cette image ne nous aide pas à comprendre l'expérience d'un type qui a abandonné son droit de fonder une famille pour finir par enseigner à des adolescents. Je dirais même plus, elle nous empêche de comprendre cette expérience.

Je suis retourné au catalogue Sears il y a quelques semaines, et l'expérience m'a encore une fois marqué. Une fois de plus, je me souviens, il y a un nouveau symbole qui se rattache à cette nouvelle expérience. C'est quelque chose d'un peu moins intellectuel, quelque chose d'un peu plus matériel:

Vraiment, y'a des gens qui sont prêts à payer trois cent piasses pour un rasoir?!?











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