19 octobre 2007

Bonjour Groupe (et bye bye principes)

Des fois, on a un problème et une âme charitable s'offre à nous pour le régler; des fois, c'est le docteur Jacques Chaoulli qui veut nous mener vers la Terre Promise. Son site web le dit, l'existence du Groupe Chaoulli (remarquez l'expression "Groupe", qui a pour objectif de donner une image chaleureuse et anti-corporative à l'entreprise) aura un effet profondément positif sur l'accessibilité aux soins de santé au Québec.

J'a déjà habité la Terre Promise dont il est question ici. Cette terre s'appelle Turquie, ou alors États-Unis. Dans les deux cas, il est tout à fait juste d'affirmer qu'un système de santé à deux vitesses permet un accès rapide à des soins de santé de qualité égale ou supérieure à ceux du système québécois. Un petit bobo et vous voulez consulter un médecin spécialiste dans les 24 heures? Ça m'est déjà arrivé, et je vous garantis que l'expérience n'a rien de désagréable.

Évidemment, l'assurance santé demeure de l'assurance: il faut savoir lire les petits caractères. Un tel accès est "permis", mais certainement pas garanti à la population entière. Et affirmer que l'existence d'une alternative privée n'affecterait pas le financement du système public relève, au mieux, d'une touchante naïveté (et au pire d'un dangereux mélange de stupidité et de mépris). George W. Bush vient d'opposer son véto à l'élargissement d'un programme de soins de santé gratuits pour les enfants pauvres. La question qu'il faut poser aux partisans de Chaoulli, c'est d'abord et avant tout s'ils croient que Bush se serait aussi opposé à cette mesure si elle avait affecté ses propres enfants. Touchante naïveté, sans aucun doute.

Ce qui ne veut pas dire, bien sûr, qu'il n'y a pas de problème. Mais il est difficile de trouver une solution valable à un problème quand on se méprend sur sa cause.

Je suis toujours fasciné par la capacité incroyable qu'a l'opinion publique québécoise d'ignorer les parallèles entre ses propres problèmes et ceux d'autres pays. On radote sur le thème du vieillissement de la population, mais on ignore qu'un débat constant entoure aussi le financement des soins de santé aux États-Unis. Dans un pays où ledit financement se fait d'abord et avant tout à travers les employeurs, pas de raison de concentrer le blâme sur les baby-boomers en marchette.

Il y a des dizaines de facteurs qui contribuent à l'insatisfaction face au système de santé québécois, mais l'un d'entre eux, à mon avis central, semble ignoré de tous. Télécino: Dans le film Sicko de Michaeol Moore, on décrit le cas ultime d'injustice, un type qui perd deux doigts dans un accident et dont la compagnie d'assurance refuse de couvrir les frais pour qu'on les lui recouse. Stupeur, indignation et pétition de trois cent soixante-quinze mille noms pour que justice et annulaire soient rendus. Merci Télécino.

Injustice, oui ou non. Il y a cent ans, un multimillionaire ayant subi le même accident n'aurait jamais rêvé de se faire recoudre un doigt --et encore moins les deux.

En fait, c'est la conjonction de deux principes qui cause une bonne partie de nos problèmes. D'une part, l'accès aux soins de santé doit être universel et uniforme. D'autre part, cet accès doit inclure les tout derniers développements de la recherche médicale, faute de quoi il s'agit d'une injustice. Ces deux principes ne demeurent parfaitement compatibles qu'avec des budgets illimités.

La solution du Groupe Chaoulli n'est pas une simple alternative sans impact sur le système de santé public au Québec mais bien le choix de l'un de ces deux principes (accès au meilleur traitement possible) au dépens d'un autre (accès universel et uniforme). L'existence même du Groupe engage la population québécoise au complet, en transformant la décision d'un petit groupe de personnes en choix de société.

Oh oui, pour une modique somme vous aurez un accès rapide à des soins prénataux de qualité. Vos enfants naîtront toujours aussi libres, mais n'auront plus besoin de naître égaux.

* * *

André Drouin, le Hérouxvillain en chef, demande l'indépendance du Québec pour enlever à quiconque le recours de la charte canadienne des droits et libertés. Et il ajoute "Regardez ce qui se produit dans d'autres pays; n'attendez pas trop longtemps".

André Drouin n'offre pas seulement un modèle de société, il représente aussi un nouveau modèle d'action politique: Il met la population en garde contre lui-même. Et vous osez encore ne pas le trouver sympathique?


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