05 octobre 2007

Les aventures de Jésus en Alabama

Je fais face, comme qu'ils diraient, à un marché de l'emploi fortement marqué par son caractère horizontal. Non, je ne cherche pas une job plate. Ça veut simplement dire que dans mon domaine, il y a à travers le monde une dizaine de jobs disponibles à chaque année, et une douzaine de personnes qualifiées pour y postuler. OK, j'exagère un peu, mais le principe reste le même: on ne cherche pas un emploi dans la ville où l'on vit, on cherche l'emploi en sachant qu'elle nous demandera de déménager. Et compte tenu du financement universitaire au Québec (ou plutôt de son absence), j'ai l'honneur d'un gros coup de pied dans le cul: "Dehors, l'Ambassadeur, pas de job pour toi au pays des Hérouxvillains". Ça me donne le goût de revenir, tiens.

La situation n'a pas que des inconvénients. Elle me donne la chance d'envisager ma vie dans des endroits d'un exotisme tel que je réalise seulement aujourd'hui qu'ils existent vraiment. Et à chaque fois que je rencontre quelqu'un qui vient d'un tel endroit, j'en profite pour accumuler une masse d'informations pratiques et d'anecdotes croustillantes pour m'y préparer psychologiquement.

Samedi dernier, donc, je rencontre une étudiante en chimie qui a tout avantage à demeurer anonyme -surtout qu'elle vient de l'Alabama. Appelons-la Dixie. Parle-moi, Dixie, du pays de celui qui t'a faite.

Dixie, en fin de compte, ne semble pas super impressionnée par le pays de celui qui l'a faite. Je dirait même plus, elle les trouve un peu twits, les gens avec qui elle a grandi. Et c'est ainsi qu'elle me raconte cette croustillante anecdote.

C'était un jour d'école il y a quelques années, quoi que certaines réformes légales suggèrent que les choses ne changent pas vite dans le Sud Profond. Dixie se dirigeait gaiement vers le cours de français de Madame O'Hara (nom fictif). Mais à son arrivée à l'école elle trouva Madame O'Hara (nom fictif) au bord des larmes. "Quoi, uh, happen", demanda Dixie, dont le français n'était pas la matière forte, "que vous être pleurer?". Et Madame O'Hara (nom fictif) lui expliqua ce qui l'avait catapultée dans un état de choc.

Madame O'Hara (nom fictif) expliqua en reniflant un peu qu'elle sortait tout juste d'une conversation téléphonique avec la mère d'un de ses élèves, lequel avait été absent de son cours de français depuis quelques semaines. Et la mère du bambin ne s'en n'excusait pas. Que non. Elle avait même l'argument ultime pour justifier l'absence de son fils. Le punch final s'en vient, j'en profite pour vous rappeler que j'ai changé les noms, mais que l'anecdote est rigoureusement authentique.

"Mon fils n'a pas besoin d'apprendre le français. Jésus n'a jamais appris le français, il avait assez de l'anglais pour être notre Seigneur et Sauveur."


"...", dites-vous.

"Ouch", que vous rajoutez.

Et tout à coup vous vient l'envie de donner généreusement à la SPCA pour me sauver de l'horrible sort d'une carrière d'enseignement en Alabama. J'apprécie, m'enfin, j'ai quand même un peu peur qu'ils m'euthanasient à la hâte.

Évidemment, on peut prendre l'anecdote comme un moment typique du "processus d'identification d'une gang d'ostie de niaiseux", tel que défini par le philosophe québécois Peter Macleod. Je concède, et j'ajoute qu'on y prend plaisir (pour ceux qui seraient confus, la langue maternelle de Jésus était en réalité l'espagnol, mais l'Évangile apocryphe de Thomas raconte qu'après deux ou trois bières il se mettait à baragouiner le yiddish --le nouveau roman de Dan Brown porte là-dessus. Salivez).

N'empêche que la possibilité même qu'on puisse être convaincu que Jésus ne parlait qu'anglais en dit long non seulement sur l'existence de l'ignorance, mais aussi sur sa manière de réorganiser les informations que l'on possède quand même. Sans vouloir trop mélanger Thomas Kuhn et les ti-counes (si vous ne savez pas de quoi je parle, ha ha, osties de niaiseux!), il reste que nous avons tous tendance à organiser nos connaissances de façon à minimiser l'importance de la partie de l'histoire qu'on ignore, de faire des liens entre les trucs que nous considérons comme des faits pour maximiser la cohérence interne de notre vision du monde. Jamais entendu parler de l'araméen, mais je lis la Bible en anglais à tous les jours (je joue le rôle de la bonnefemme d'Alabama, là, je précise pour éviter que mon anticatholique de père se mette à capoter), donc Jésus devait parler anglais.

Et ce genre de constatation-là, il est utile de se demander comment elle s'applique à nous-mêmes. Rares sont les gens qui savent absolument tout (en fait, certains disent qu'ils n'existent pas mais je peux vous dire qu'il y en a exactement deux --je le sais parce que je suis l'un d'entre eux). Nous avons, m'enfin, vous avez tous certaines zones d'ignorance, et si il est facile de vivre sans se préoccuper de certaines d'entre elles (record de durée passée sans mentionner le nombre de poils sur un écureuil: 122 ans, 5 mois et 14 jours), d'autres ont une portée un peu plus sérieuse (existe-t-il un Dieu vengeur qui vous punira pour ce que vous étiez en train de faire avant-hier soir à 21h34 devant la télévision?). Et pourtant, que l'on sache ou non, on vit avec. Ce qui est intéressant, dans cette histoire, c'est précisément le mécanisme qui nous permet de "vivre avec", la forme de l'ignorance bien plus que sa simple existence.

Dans un sens, on a beaucoup à apprendre des ignorants. Malheureusement, j'ai une mauvaise nouvelle pour vous. L'autre personne qui sait tout, eh ben, c'est André Drouin, intellectuel pénétrant et conseiller municipal d'Hérouxville.

* * *

André Boisclair hésite à revenir siéger comme simple député, et ça explique bien des choses à propos de son revers électoral. Le problème n'en était peut-être pas un de communication avec le public, mais bien de compétence pour le poste.

OK, je me cache derrière un pseudonyme, moi, mais je ne prétend pas mener un pays à son indépendance. Et je frémis rien qu'à imaginer les conséquences épouvantables d'élire comme premier ministre un individu tellement irresponsable qu'il préfère ne pas honorer un engagement de quatre ans envers ses électeurs (c'est pas une vie entière, ciboire!) pour éviter d'avoir à se retrouver devant des journalistes.

Oh, et au cas où vous y verriez un lien quelconque, l'Alabama a augmenté son support pour George W. Bush entre les présidentielles de 2000 et 2004. A wheel in the ditch, a wheel on the track, comme disait l'autre.


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