30 novembre 2007

La passion de l'administration

"J'ai la passion de l'administration"

OK, je vous vois sourire. Et si vous ne souriez pas, vous devriez. "J'ai la passion de l'administration", c'est le genre de chose qu'on affirme pour se convaincre soi-même plutôt que son interlocuteur, le genre de tentative désespérée de se faire accroire que l'argent n'était pas le seul facteur qui vous a amené jusqu'au M.B.A. Vous vous souvenez de cette campagne publicitaire qui essayait de nous convaincre que c'est vachement cool d'être comptable agréé? Ouais, "la passion". Et c'est précisément le même genre de passion qui va bientôt être la seule qu'il me reste pour la politique québécoise.

Tout a commencé avec une observation de génie. Le génie, c'est Chantal Hébert, analyste politique qui prouve qu'il peut parfois être légitime, voire même naturel d'admirer une analyste politique. Son observation peut sembler banale, mais elle a cette qualité qu'on trouve chez les esprits les plus brillants, l'aptitude à formuler précisément une impression que bien des gens avaient déjà sans pouvoir mettre le doigt dessus: La politique québécoise est de moins en moins alignée sur l'axe souverainiste-fédéraliste, et de plus en plus sur l'axe gauche-droite. Observation toute simple, simple constat de réorganisation du débat, mais une réorganisation qui m'arrache le cœur.

OK, vous avez été sages, vous méritez un cube ou deux d'autobiographie; n'allez pas dire que je ne vous gâte pas: J'ai grandi dans un antre de séparatisses. Mes parents sont d'anciens membres du RIN, des gens qui crachaient allègrement sur les beautés de la bourgeoisie Westmountoise et les fleurons de l'Empire Britannique, des activistes avides d'enlever Nos Rocheuses à leurs enfants. Y'en a même qui disent que certains de leurs amis ont été arrêtés pour sympathies terroristes au cours de cette vague de justice qu'a été la loi martiale d'octobre 1970. Et moi, bon, c'est psychologique, j'ai comme qui dirait poussé du même bord, affirmant mes immorales couleurs en devenant membre du Parti Québécois à 17 ans. Séparatissssssssssss. L'horreur.

Or donc en grandissant dans un contexte comme celui-là, la politique a toujours été pour moi le théâtre dans lequel allait vivre ou mourir un projet, un objectif, celui d'enfin pouvoir dire que mon pays est le Québec et rien d'autre. La politique était un chemin vers la souveraineté, d'abord et avant tout.

Ça, c'est quand on va quelque part. Mais la réorganisation dont je parlait plus tôt, elle tasse le projet vers la marge, pour laisser la place à deux tendances, la gauche (pauvre multi-récidiviste, tu n'es qu'une victime qui demande de l'aide) et la droite (laissez crever les BS, ça leur apprendra). Le projet (qui peut être réalisé ou non) disparaît au profit de la tendance (qui peut être réalisé plus ou moins), l'utopie au profit de l'administration. C'est un point à l'horizon qui s'évanouit, un point où s'animaient toutes sortes de fantasmes de monde meilleur (qu'ils aient été réalistes ou non), un objectif pour lequel il était particulièrement agréable de s'enflammer.

Mais, bon, il est temps de sombrer dans le réalisme. Avis à tous les amateurs de politique québécoise: c'est l'heure de développer votre passion de l'administration.


* * *

En passant, amateurs d'égalité des sexes, devenez des super héros vous aussi. Allez faire un tour sur le site de recrutement des Comptables Agréées du Québec et, quand vous entendez la musique groovy vous chatouiller les oreilles, visitez la section "Avez vous ce qu'il faut?" (4e bouton). On vous y posera des questions sur votre relation avec la tonte de pelouse et les jeux vidéos si vous êtes un petit garçon, ou le gardiennage d'enfants si vous êtes une petite fille.

Et si vous êtes asexuels, "mesurez-vous à leur [troisième] quiz". En donnant les réponses qui vous définissent comme quelqu'un de paresseux, affligé de crétinisme et foncièrement malhonnête, on vous invitera quand même à joindre le monde des affaires.

Bah, tant qu'on a la passion...


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