21 décembre 2007

La fin du monde est au Bas St-Laurent

Platon a vécu il y a vingt-quatre siècles dans ce qui est aujourd'hui la république grecque. Ibn Rushd (mieux connu par ici sous le nom d'Averroès) a vécu au 12e siècle dans ce qui est aujourd'hui l'Espagne. En vertu de l'endroit où ils sont nés, tous deux seraient aujourd'hui citoyens européens mais l'un est présenté comme un des fondateurs de la civilisation occidentale alors que l'autre est considéré comme un étranger. Pourtant, il est impossible d'établir une définition de l'Europe qui exclurait Averroès et inclurait Platon.

L'argument, présenté dans un article dont j'oublie le titre et l'auteure (mais vous devriez le lire, c'était très très bon), visait à montrer à quel point la définition de l'Europe utilisée pour refuser l'entrée de la Turquie dans l'UE est artificielle. Mais à mon avis il démontre aussi quelque chose qu'on ne nous enseigne pas à l'école: La discontinuité historique entre l'antiquité et la Renaissance, le fait que ces deux moments historiques se soient produits dans deux civilisations différentes. Aristote n'est pas plus européen que moyen-oriental. Socrate côtoyait des marins venus d'Égypte et d'Asie Mineure, mais n'aurait jamais accepté de définir sa propre civilisation comme incluant les territoires qui sont aujourd'hui l'Angleterre et la Scandinavie (terres de barbares!). La Renaissance n'a pas été la renaissance d'une civilisation antique, mais bien la naissance d'une nouvelle civilisation.

* * *

J'ai enfin vu L'âge des ténèbres l'autre jour. Je pourrais en faire une critique détaillée, mais je ne réussirais qu'à reproduire l'essentiel du film, à savoir une longue litanie de chialage qui gagnerait à faire plus court. C'est d'autant plus décevant que l'attention et l'intelligence que Denys Arcand consacre à l'Histoire m'a toujours impressionné.

Mais la trilogie d'Arcand tombe totalement dans le panneau ethnocentrique qui réclame la propriété occidentale de l'antiquité gréco-romaine comme un PDG réclame des indemnités de départ. Et, bâti sur de telles bases erronées, le film ne peut que se conclure sur une solution tout aussi erronée.

Dans L'âge des ténèbres, le personnage de Marc Labrèche est accablé par la déshumanisation d'une société bureaucratique et les obsessions mégalomano-matérialistes qui nourrissent la superformance de sa femme (meilleure agente immobilière, "catégorie deuxième couronne" au Canada). Il finit par trouver une forme d'équilibre dans la simplicité volontaire et le rejet des fantasmes que lui imposent les médias. En clair, il débarque au Bas St-Laurent et se met à peler des pommes pour une dame qui pourrait être une propriétaire d'auberge ou la gourou d'une secte. Le message est clair: C'est la règle de saint Benoît qui va nous sauver, c'est dans les monastères que la civilisation sera préservée à travers l'âge des ténèbres qui s'amorce.

Le problème, c'est que si nous -l'Occident contemporain- disparaissons, nous ne renaîtrons jamais. Si un âge des ténèbres s'installe sur notre civilisation, ceux qui en seront les premiers artisans seront ceux qui se seront retirés du monde (à l'image du personnage de Marc Labrèche) plutôt que de tenter d'aller chercher une renaissance en s'abreuvant à des sources culturelles différentes.

Sur ce, joyeux noël en direct du Bas St-Laurent, où je pèle des pommes en attendant la fin du monde.


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14 décembre 2007

Bye bye les Maos

Un matin d'hiver du milieu des années '90, je suis monté avec quelques dizaines de mes collègues cégépiens dans un autobus, direction Québec. Nous allions manifester contre une quelconque hausse de frais de scolarité, et pour l'occasion j'avais pris soin d'apporter une copie du Petit Livre Rouge de Mao Tse Toung (leader chinois comparé, selon la légende, dans un travail de session de l'université locale à un autre grand leader chinois au destin surprenamment parallèle, Mao Zédong, m'enfin, c'est une autre histoire).

J'étais un peu embêté: J'allais devoir brandir ledit Petit Livre Rouge en cachant une partie de la couverture, le bout où était apposée l'étiquette de la bibliothèque. Vous voyez à quel point le capitalisme pervertit: J'avais honte de ne pas posséder ma propre copie.

Quoi qu'il en soit, je n'ai pas eu à dissimuler la cote Dewey du Grand Timonnier aux yeux de quelque matraque à la solde du Capitalisme puisque nous ne sommes jamais arrivés à Québec. Quelque part sur la 20, une tempête s'est levée et, bon, vous savez, les assurances, l'inconfort de rester pris dans un banc de neige, le prix d'une remorqueuse assez solide pour dépêtrer un autocar de luxe, valait mieux ne pas prendre de risque. Merde à la révolution, nous somme revenus chez nous tranquilos.

* * *

C'est un concours de circonstances qui a permis à l'esprit des années '60 de m'assaillir par tous les côtés depuis une semaine ou deux. Vu I'm Not There, un film vraiment extraordinaire (et accessible même si votre éducation Dylanesque se résume, comme la mienne, à être réveillé tous les dimanche matins de votre adolescence par le paternel qui se tape Blonde on Blonde dans le tapis sur le stéréo familial). Tombé par hasard sur l'album Rejoicing in the Hands de Devandra Banhart (qui réussit le premier enregistrement d'odeur en format mp3, en l'occurrence l'odeur du patchouli). Vu Commune, un documentaire sur une, euh, expérience sociale (tout nu tout nu tout nu, pas de bas) dans le nord de la Californie duquel je retiens de profondes leçons de vie (par exemple: vivre entouré de chèvres est fichtrement plus cool que vivre entouré d'étudiants au doctorat en histoire). Et je mentirais si j'affirmais ne pas être jaloux.

Jaloux de la chance que la génération de mes parents a eu de se sentir sur le bord d'un changement historique assez fondamental pour régler tout les problèmes sociaux, une révolution dont il bénéficieraient particulièrement puisqu'ils y auraient participé. La chance de devenir sinon des héros, du moins des gens enfin libérés de, bah, à peu près tout ce qu'il était possible de dénigrer dans la société où ils avaient grandi, de l'autorité, du fardeau d'avoir à travailler, des vieilles règles de comportement sexuel et de la musique de Tino Rossi (ces deux derniers éléments étant d'ailleurs plus directement liés qu'on le croit --l'horreur, l'indicible horreur). Jaloux de ceux qui ont pu aller faire la bamboula sur psychotropes pendant un an ou deux et revenir comme si de rien n'était, gracieuseté d'un programme ministériel quelconque, à temps pour prendre l'ascenseur vers le haut de l'échelle salariale.

Mais, bon, si vous insistez vraiment pour une petite dose de mauvaise foi, je peux toujours ajouter que jaloux, je ne devrais peut-être pas l'être. L'époque qui nous entoure demande un peu plus de jugeotte que celle du RIN. Finie la belle ligne droite qui séparait les bons des méchants, un côté menant vers des lendemains qui chantent, l'autre côté vers les réactionnaires dont l'existence expliquait à elle seule pourquoi lesdits lendemains n'étaient pas encore arrivés.

Aujourd'hui, nous avons bien sûr droit à un sale tas de problèmes mais surtout (et c'est là le charme pervers de notre époque) à aucune solution toute faite. L'armée américaine essaie de dissuader le président d'aller en guerre. L'ADQ a réinventé le nationalisme de droite au Québec. La machine capitaliste qui avale tout le monde sur son passage est un pays qui se réclame des enseignements communistes de Mao Tsé Toung et de Mao Zédong (mais permet encore la diffusion du Petit livre rouge en pdf pour gratos). C'est une époque, autrement dit, qui impose de penser et qui nous permet d'exprimer des opinions originales sans se faire accuser d'être un maudit-réactionnaire-qui-écoute-du-Tino Rossi.

Et, soyons honnêtes, c'est aussi une époque qui permet de passer son après-midi sur le Nintendo quand la tempête empêche l'autobus de se rendre à la manifestation.


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07 décembre 2007

Bing bang, Yale dans vos oreilles en deux coups de cuiller à pot

Les historiens, c'est comme des chiens de Pavlov, quand ça voit un phénomène historique bing bang ça te crache une explication en deux coups de cuiller à pot. Et si jamais un rival dans la profession a déjà donné la même explication, pas de problème, bing bang ils te prouvent le contraire en moins de temps que ça prend pour rédiger une thèse de doctorat (bon, d'accord, ça prend un peu de temps mais le résultat reste le même).

Exemple de phénomène historique analysable: Le monde, y connaissent rien. Ou, en termes plus académiques, le taux de pénétration de connaissances de niveau universitaire dans la population en général a toujours été relativement limité.

Phénomène historique bonus: Bev Oda est une exception, dans la mesure où elle peut mesurer le taux satisfaction des Afghans par rapport aux services de l'armée canadienne mieux qu'on sondage d'opinion effectué auprès des Afghans en question.

Je suis historien, je suis comme un chien de Pavlov, quand je vois un phénomène historique bing bang je vous crache une explication en deux coups de cuiller à pot. Je reviendrai à la question bonus, mais pour ce qui est du monde qui ne connaissent rien, la réponse est facile: ceux qui n'ont pas beaucoup de connaissances universitaires, ce sont ceux qui n'ont pas de formation universitaire. Et plusieurs raisons peuvent empêcher l'accès à une formation universitaire, la plus importante étant probablement la pression financière de trois années ou plus à payer des frais de scolarité plutôt que de recevoir salaire. Pour le fils d'un patron, c'est les vacances, pour la fille du restaurant c'est les sueurs pis les clients. A vla di da di, vla di di dlom...

(OK, petite parenthèse ici pour vous avouer la vérité (pour faire changement): Je suis un converti. J'étais naguère un fan fini des produits Macintosh, je faisais partie du club Apple de ma région avant qu'Internet n'y arrive et, plus généralement, j'étais convaincu d'être supérieur au reste de l'humanité. Un jour, un truc terrible m'est arrivé (genre, je me suis tanné d'être pris pour un imbécile), je me suis converti au Côté Obscur et j'ai renié mon passé (sauf la conviction d'être supérieur au reste de l'humanité, subitement renforcée). Et comme tout bon converti, je suis devenu un opposant radical de mon ancienne foi. Fin de la parenthèse, qui n'apparaît ici que pour expliquer pourquoi je méprise iTunes.)

Or donc je méprise iTunes, mais il existe "iTunes U". iTunes U, c'est une série de cours universitaires (et pas n'importe quoi: Stanford, MIT, Yale, bref le gratin) offerts sous forme de balladodiffusions audio ou vidéo. Ouaip, l'accès direct au contenu des cours, comme si vous y assistiez en personne. Et le nombre de cours offerts en ballado augmente de façon exponentielle à chaque semestre. La seule attrape, c'est qu'il faut installer le logiciel iTunes sur son ordinateur. Mais autrement, tout est gratuit. Tout est gratuit quand on a le diable de son côté.

Et nous voilà de retour dans les Temps Anciens --dans ce que les Temps Anciens avaient de plus noble, quand l'éducation se faisait en public et que se joignaient au groupe des étudiant qui voulait. Ouaip, il est maintenant possible de prendre des cours à Berkeley pour gratos, ce qui demeure relativement pas cher.

Et si jamais ça ne fait pas augmenter de façon tout aussi exponentielle le taux de pénétration des connaissances de niveau universitaire dans la population en général, foi de chien de Pavlov, on trouvera bien une explication alternative.

* * *

Oh, et pour la question bonus, c'est tout aussi facile à expliquer. Il y a deux possibilités: Ou bien Bev Oda est une Jos Binne qui a présenté un mémoire à la Commission Bouchard-Taylor, ou bien les gnomes sont dotés de perception extra-sensorielle.

Vous voyez bien que je le mérite, mon doctorat.


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