14 décembre 2007

Bye bye les Maos

Un matin d'hiver du milieu des années '90, je suis monté avec quelques dizaines de mes collègues cégépiens dans un autobus, direction Québec. Nous allions manifester contre une quelconque hausse de frais de scolarité, et pour l'occasion j'avais pris soin d'apporter une copie du Petit Livre Rouge de Mao Tse Toung (leader chinois comparé, selon la légende, dans un travail de session de l'université locale à un autre grand leader chinois au destin surprenamment parallèle, Mao Zédong, m'enfin, c'est une autre histoire).

J'étais un peu embêté: J'allais devoir brandir ledit Petit Livre Rouge en cachant une partie de la couverture, le bout où était apposée l'étiquette de la bibliothèque. Vous voyez à quel point le capitalisme pervertit: J'avais honte de ne pas posséder ma propre copie.

Quoi qu'il en soit, je n'ai pas eu à dissimuler la cote Dewey du Grand Timonnier aux yeux de quelque matraque à la solde du Capitalisme puisque nous ne sommes jamais arrivés à Québec. Quelque part sur la 20, une tempête s'est levée et, bon, vous savez, les assurances, l'inconfort de rester pris dans un banc de neige, le prix d'une remorqueuse assez solide pour dépêtrer un autocar de luxe, valait mieux ne pas prendre de risque. Merde à la révolution, nous somme revenus chez nous tranquilos.

* * *

C'est un concours de circonstances qui a permis à l'esprit des années '60 de m'assaillir par tous les côtés depuis une semaine ou deux. Vu I'm Not There, un film vraiment extraordinaire (et accessible même si votre éducation Dylanesque se résume, comme la mienne, à être réveillé tous les dimanche matins de votre adolescence par le paternel qui se tape Blonde on Blonde dans le tapis sur le stéréo familial). Tombé par hasard sur l'album Rejoicing in the Hands de Devandra Banhart (qui réussit le premier enregistrement d'odeur en format mp3, en l'occurrence l'odeur du patchouli). Vu Commune, un documentaire sur une, euh, expérience sociale (tout nu tout nu tout nu, pas de bas) dans le nord de la Californie duquel je retiens de profondes leçons de vie (par exemple: vivre entouré de chèvres est fichtrement plus cool que vivre entouré d'étudiants au doctorat en histoire). Et je mentirais si j'affirmais ne pas être jaloux.

Jaloux de la chance que la génération de mes parents a eu de se sentir sur le bord d'un changement historique assez fondamental pour régler tout les problèmes sociaux, une révolution dont il bénéficieraient particulièrement puisqu'ils y auraient participé. La chance de devenir sinon des héros, du moins des gens enfin libérés de, bah, à peu près tout ce qu'il était possible de dénigrer dans la société où ils avaient grandi, de l'autorité, du fardeau d'avoir à travailler, des vieilles règles de comportement sexuel et de la musique de Tino Rossi (ces deux derniers éléments étant d'ailleurs plus directement liés qu'on le croit --l'horreur, l'indicible horreur). Jaloux de ceux qui ont pu aller faire la bamboula sur psychotropes pendant un an ou deux et revenir comme si de rien n'était, gracieuseté d'un programme ministériel quelconque, à temps pour prendre l'ascenseur vers le haut de l'échelle salariale.

Mais, bon, si vous insistez vraiment pour une petite dose de mauvaise foi, je peux toujours ajouter que jaloux, je ne devrais peut-être pas l'être. L'époque qui nous entoure demande un peu plus de jugeotte que celle du RIN. Finie la belle ligne droite qui séparait les bons des méchants, un côté menant vers des lendemains qui chantent, l'autre côté vers les réactionnaires dont l'existence expliquait à elle seule pourquoi lesdits lendemains n'étaient pas encore arrivés.

Aujourd'hui, nous avons bien sûr droit à un sale tas de problèmes mais surtout (et c'est là le charme pervers de notre époque) à aucune solution toute faite. L'armée américaine essaie de dissuader le président d'aller en guerre. L'ADQ a réinventé le nationalisme de droite au Québec. La machine capitaliste qui avale tout le monde sur son passage est un pays qui se réclame des enseignements communistes de Mao Tsé Toung et de Mao Zédong (mais permet encore la diffusion du Petit livre rouge en pdf pour gratos). C'est une époque, autrement dit, qui impose de penser et qui nous permet d'exprimer des opinions originales sans se faire accuser d'être un maudit-réactionnaire-qui-écoute-du-Tino Rossi.

Et, soyons honnêtes, c'est aussi une époque qui permet de passer son après-midi sur le Nintendo quand la tempête empêche l'autobus de se rendre à la manifestation.


1 commentaire:

Raphaël a dit...

Survivre dans une tempête, en allant à une manifestation contre le dégel des frais de scolarité avec le livre rouge... du parti libéral!