20 septembre 2008

Raconter des histoires

Trois petites histoires, pour me remettre en forme.

La première se passe dans une classe universitaire, une classe où se donne un cours d'histoire de l'Islam. Pendant que le prof parle, un étudiant se lève (juste au moment où vous entrez, en retard comme d'habitude) et se met à l'engueuler comme du poisson pourri. Vous connaissez cet étudiant, enfin, vous savez qui il est, c'est un Pakistanais barbu, du genre religieux, qui étudie en génie électrique. Et vous n'avez pas besoin d'écouter sa tirade plus d'une minute ou deux pour comprendre que le prof s'est montré un peu trop historien, et pas assez théologien à son goût. "Non", affirme-t-il, "il est strictement impossible que ce compagnon du Prophète de l'Islam ait agi par opportunisme politique, puisque la Tradition ne laisse aucun doute sur sa perfection spirituelle."

La deuxième histoire est un peu plus abstraite. Elle parle d'une légère baisse dans le taux de chômage dans une région dont on taira le nom, grâce à une progression des offres d'emploi du secteur manufacturier.

La troisième, enfin, c'est celle d'un homme qui a bien dormi la nuit dernière, qui respire bien pour la première fois depuis six mois parce que, pour la première fois depuis six mois, il pourra répondre aux appels des représentants de sa carte de crédit qui le harcèlent: "Oui, je peux rembourser. Oui, j'ai un emploi maintenant."

La première de ces trois histoire est la hantise des gens qui, comme moi, sont à la recherche d'un emploi qui leur demandera d'enseigner l'histoire d'une religion qui n'est pas la leur. Et, pour parler franchement, les universités reconnues pour leurs programmes de génie sont les plus redoutées parmi les historiens de l'Islam. Plusieurs chercheurs ont noté que le terroriste islamiste typique, loin d'être analphabète, a plutôt tendance à être diplômé en génie, et à n'avoir que très peu d'éducation religieuse formelle (mis à part des heures passées auprès d'un maître autodidacte). La même hargne, la même conviction d'être dépositaire de la Vérité, la même perspective binaire sur le monde (ou bien la machine marche, ou elle ne marche pas; ou bien une théologie offre la Vérité, ou bien elle est un mensonge), dans une version un peu moins meurtrière: Voilà une des principales sources de stress chez les profs d'histoire du Monde musulman.

Et si ce ne sont pas les Musulmans, ce seront les Chrétiens intégristes ou les athées fondamentalistes (à qui l'envie prend parfois d'arracher les tripes à quiconque refuse de présenter le Coran comme une invention humaine mensongère), bref, une ribambelle d'individus qui "savent", qui "savent" bien mieux que ce prof vulgairement historien. Mais je pense avoir trouvé ma bouée de sauvetage --et elle ne me demandera même pas de malhonnêteté intellectuelle. Oui, l'adaptation va être difficile.

Regardez mes deux dernières petites histoires, deux histoires qui n'en sont en fait qu'une seule. Et pourtant, on ne comprend pas grand' chose de la santé de l'économie d'une région entière quand on la réduit aux états d'âmes d'un chômeur endetté. Et pourtant, la valeur morale de la dignité d'un être humain ne peut jamais être réduite à une colonne de chiffres .

Le fait est que la perspective historique et la perspective religieuse peuvent coexister, dans la mesure où on n'essaie pas de réduire l'une à l'autre. Et je sais ce que je vais dire à mes étudiants avant de leur parler des débuts de l'Islam, qu'ils soient Musulmans, Chrétiens ou athées: Votre foi est tout simplement trop importante pour dépendre de la méthode historique.

Et je ne mentirai même pas, à part peut-être à ceux pour qui la méthode historique est une religion Mais ceux-là, ce sont des hérétiques. Et ils méritent toutes les persécutions auxquelles ont peut les soumettre.


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