17 novembre 2008

Rubicon

J'ai traversé le Rubicon la semaine dernière. Littéralement. J'étais en visite chez une amie archéologue à Ravenne, sur la côte Adriatique de l'Italie --à quelques kilomètres au nord du Rubicon, qu'on traverse sans s'en rendre compte quand on est sur l'autoroute. Et que faire lorsqu'on visite une amie archéologue, sinon visiter des sites archéologiques?

Des sites archéologiques, donc, une bonne demi-douzaines d'églises byzantines mais aussi les installation portuaires de Ravenne. Oh je connais votre petit air inquisiteur. Je sais que vous avez tapé "Ravenne, Italie" dans Google maps, et que vous vous frottez la moustache en savourant la satisfaction d'avoir compris avant tout le monde que je parle de la Marina di Ravenna parce que, eh, Ravenne, c'est quand même à dix kilomètres de la côte, ça fait un peu loin quand les p'tits bateaux qui vont sur l'eau n'ont pas de jambes.

Mwouin. Non. Non, je ne parle pas de la marina. Je parle bel et bien d'une ville qui, il y a un millénaire et demie, était un port de mer important, et qui est aujourd'hui à deux heures de marche de l'Adriatique.

* * *

Michael Crighton est mort il y a deux semaines, et je suis sûr que vous avez pleuré beaucoup. Beaucoup, ou alors pas du tout, si vous êtes du type écologiste informé. Parce que les écologistes informés, ils savent que Michael Jurassic Park Crighton était un pourfendeur du réchauffement de la planète, et par conséquent une forme d'Antéchrist postmoderne.

Crighton critiquait les Al Gore de ce monde, et pas nécessairement sur les bases les plus solides. Depuis ses sorties publiques à ce sujet, une bonne partie de ses conclusions (basées sur une recherche solide dans la littérature scientifique, mais aussi sur une analyse déficiente des données qu'il y a trouvées) se sont révélée inexactes. Évidemment, me direz-vous, parce que le réchauffement de la planète est indéniable.

OK, d'accord, d'accord, mais Crighton n'a pas dit que des conneries sur le sujet. Dans son discours Aliens Cause Global Warming (à lire, vraiment, le titre n'est qu'une blague), il imagine ce que les habitants de New York en 1900 auraient pu imaginer comme étant le pire problème auquel serait confrontés les New-yorkais cent ans plus tard, en l'an 2000, après que la population de la ville ait plus que doublé. Et il suggère que pour une bonne partie de cette population à traction hippique, le pire problème à New York en 2000 serait de la quantité phénoménale de fumier de cheval produite par le transport de huit millions d'habitants. Comment régler l'imminent problème d'un raz-de-marée de merde chevaline?

Évidemment, la question est aujourd'hui non-pertinente. Non pas parce que la population n'a pas doublé, ou parce que les New-yorkais ne se déplacent plus, ou parce que le fumier de cheval disparait magiquement. Non, la question n'est plus pertinente parce que les méthodes de transport on changé d'une façon que les New-yorkais de 1900 n'auraient pu prévoir, parce que la réponse demande de tenir compte de facteurs qui ne figurent pas dans la question, bref, parce que le monde est trop complexe pour la simplicité de la question posée.

C'est la même chose quand on parle de la montée du niveau de la mer, auquel on s'attend à cause du réchauffement de la planète. Est-ce qu'une montée d'un mètre signifie que tout ce qui est situé à une altitude de moins d'un mètre va être englouti? Absolument pas. Certaines zones côtières seront rongées par l'érosion même si la mer demeure au même niveau. D'autres zones, comme le port antique de Ravenne (et bien d'autres d'ailleurs), seront ensablées et gagneront du terrain sur la mer.

La mécanique devient encore plus complexe quand on essaie de calculer les effets d'un phénomène naturel sur une population humaine. Combien de mort peut faire un tremblement de terre de, disons, 7.5 sur l'échelle de Richter? De aucun à des dizaines de milliers, dépendant de facteurs aussi divers que la densité de population et les normes de construction résidentielles en vigueur.

Dans presque toutes les conversations sur le réchauffement de la planète, dans toutes les évaluations de ses effets, on sous-entend un "toutes autres choses étant égales" qui demeure rarement discuté. Mais toutes choses ne sont pas égales. Si le climat était la seule variable avec une influence sur la production agricole --une des victimes les plus souvent invoquées des changements climatiques-- ce ne serait pas de l'agriculture. Ce serait de la cueillette de fruits sauvages.

Et les humains, eh bien les humains s'adaptent. Pas que ce soit toujours facile, pas que ce soit toujours plaisant, pas qu'il n'y en ait jamais qui en souffrent ou qui en meurent. Mais ils construisent des maisons sur piloti dans les zones inondables, pas dans les Alpes. Toutes autres choses étant égales, le jour où votre ordinateur cessera de fonctionner, vous resterez assis exactement là où vous êtes actuellement, devant un ordinateur éteint. Mais toutes autres choses ne sont pas égales, et vous trouverez bien un moyen de vous bouger le derrière quand le besoin s'en fera sentir. Ça s'appelle la complexité du monde, et ça ne reçoit pas l'attention que ça devrait.

* * *

Le Rubicon, aujourd'hui, n'est plus qu'un ruisseau. Oh biens sûr, vous pouvez toujours partir en campagne pour sauver ce qu'il en reste. Mais si vous voulez comprendre comment il en est arrivé à ce point, commencez tout de suite à étudier la géomorphologie, la dynamique de l'étalement urbain et l'histoire environnementale des deux mille dernières années. Et faites vite, le sort en est presque jeté...


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